La tangente et le goupillon

Quand serge s'embrouille au sujet d'une messe, cela donne un billet sur les X et la religion

Une récente embrouille un peu improbable, au sujet d’une messe, et un très intéressant billet de ma camarade Roseline Letteron m’ont donné envie de ce papier. Mon idée est de parler de l’X, mais ça se généralise bien aux armées, voire à la société civile. 

Caveat : vu le caractère « casse gueule » du sujet, je me contenterai, après avoir posé le cadre historique, et rappelé quelques faits, de poser des questions. Que mes lecteurs n’en profitent pas pour tenter de deviner quelles sont ou seraient mes réponses personnelles. Un, vous avez une chance sur deux de vous planter. Deux, cela n’a aucun intérêt.

L’aumônerie des armées (là, je triche, je quasi copie colle Roseline qui a fait le boulot)

Crée en 1874, supprimée en 1880, l’aumônerie catholique des armées a été recréée en décembre 1905, comme conséquence de la loi de séparation des églises et de l’État, ce dernier – je cite Roseline, « garantissant le libre exercice des cultes. […] Lorsque des personnes sont placées dans une situation qui les empêche matériellement de pratiquer leur religion, la puissance publique organise cet accès au culte, par des aumôneries. On en trouve ainsi dans les hôpitaux, dans les prisons et même dans les établissements scolaires. »

Virent ensuite les aumôneries protestante, israélite, et, enfin musulmane en 2005.

Les aumôniers sont des militaires, ont un uniforme, et perçoivent une solde.

Fun facts : nos camarades

  • Ravel, X77, a été évêque aux armées entre 2009 et 2017
  • Korsia, D17; grand rabbin de France, est toujours aumônier de l’X

L’aumônerie de l’X

L’aumônerie catholique daterait, dixit le wikix – attention, seuls les X ont accès au wikix – de 1903 (ce qui, avouons le, est antérieur de 2 ans au rétablissement des aumôneries (???)). La protestante et l’israélite, et enfin la musulmane (2013) suivent.

Elles ont leur local à l’X dans le couloir dit des « sorciers », celui là même qui accueille (hasard ?) le bureau de l’AX, la salle Bruno Angles.

Fun fact : dans ce même couloir se situe la chapelle dont les portes – comme d’ailleurs celles de certains amphis – ont été rapportées de Carva.

Les X et la religion

Le sabre a toujours été proche du goupillon, avec, à l’X, toutefois un bémol : le courant franc-maçon, en particulier sous la IIIe République, courant fortement anticlérical à l’époque. Illustration : Foch, catholique pratiquant, succède à Joffre, franc-maçon.

Les élèves des écoles militaires qui choisissent ce que je qualifierais de « carrière religieuse » sont légion – décidément, je suis le roi du calembour aujourd’hui. Si l’on se concentre sur l’X, la liste des anciens ordonnés prêtres, ou entrés dans les ordres, est impressionnante (près de 80 depuis 1940, soit près de 1 par an, et, surtout, 4 dans la promo 88 !)

Parmi ceux ci, je peux en citer un (qui n’est pas sur le wikix d’ailleurs). Jean VIeillard, Y41, fondateur de l’ISEP. La convergence du religieux et du scientifique ?

Fun facts : 

  • les catholiques sont surnommés les talas (parce qu’ils vont TALA messe). Il semblerait que ce fût de l’argot de normalien…
  • Mon cocon Bonnassies (X86 donc) a vendu plus de 500 000 exemplaires de son ouvrage Dieu, la Science, les Preuves – ça ne fait jamais de mal de faire un peu de pub pour les copains…

Les armées et les religions

  • le pèlerinage militaire international à Lourdes réunit plus de 20000 personnes, avec la participation – même si ce n’est pas mentionné, il y a du saut en parachute, j’imagine que l’avion est fourni par celle-ci – de la mili.
  • Les armées proposent des repas cachères et hallal
  • Le port de signes religieux ou assimilés (kippa, foulard) a été jugé incompatible avec celui de l’uniforme. Le grand rabbin Korsia le précise d’ailleurs en 2011 devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale (c’est un peu long, mais je pense que ça vaut le coup) : « J’ai d’autant plus de légitimité à faire ôter leur kippa aux militaires en uniforme que j’en porte moi-même une. Cela signifie que la kippa n’est pas interdite dans les armées en tant que telle mais parce qu’elle ne fait pas partie de l’uniforme. Un juif pieux, à plus forte raison un rabbin, a l’obligation d’avoir la tête couverte. Il y a donc bien antagonisme entre mon statut militaire et donc le port de l’uniforme régulier et mon statut de rabbin, qui est la raison pour laquelle le ministre m’a nommé. Cela dit, la kippa n’est pas un signe religieux. Recruté comme rabbin, je porte en intérieur une kippa, noire et discrète. À l’extérieur en revanche, je porte selon les cas le calot ou la casquette inclus dans l’uniforme. Il y a quelques mois, la question a été abordée de savoir si une femme aumônier musulman pouvait porter le voile. L’aumônier Arbi a répondu non. Cela me paraît logique, de même qu’un aumônier israélite féminin ne peut porter que le seul uniforme. »
  • Certains régiments, et, surtout, les armes ont des saints patrons, parmi lesquels les plus connus sont :
    • Barbe : artillerie, génie, et, par extension sapeurs-pompiers et X
    • Georges : cavalerie
    • Michel : parachutistes
  • Voire une devise faisant expressément référence à la religion. Ils sont tous dissous, DIeu soit loué
    • 3e régiment d’artillerie – dissout – « A la Sainte Barbe, Vive la bombarde »
    • 15e d’artillerie « Crains Dieu et mes foudres »
    • 9e dragon « Dieu aide au premier chrétien »
    • 5e escadron du 1er spahi marocain, 2e spahi, toujours marocain « Ne crains que Dieu »
    • 3e spahi « La victoire vient de Dieu »
    • 2e division d’infanterie « Tous ensemble avec Dieu »
    • 2e tirailleur algérien, 2e compagnie du 1er tirailleur : « Dieu avec nous, avec notre drapeau et avec la France »
    • 5e tirailleur algérien : « Dieu est le plus grand »
    • 17e tirailleur algérien : « Le don de Dieu »
    • 12e tirailleur tunisien : « Dieu et la victoire »
    • 20e tirailleur tunisien : « La parole de Dieu »
    • 24e tirailleur tunisien : « Sous la protection de Dieu »
    • 28e tirailleur tunisien : « Plaise à Dieu »
    • etc.
    • oups, il en reste au moins deux :
      • 40e d’artillerie « sursum corda » (élevons nos cœurs) locution issue de la liturgie catholique
      • 1e compagnie du 1er d’infanterie « In hoc signo vinces », parole attribuée à Constantin lors de sa vision de la croix
    • sans omettre, bien sûr, de la devise des troupes de marine « Et au Nom de Dieu, vive la Coloniale »

Fun facts :

  • l’aumônier s’appelle
    • Padre dans l’armée de terre (et de l’Air de l’Espace ?)
    • Bohut (aphérèse un peu trafiquée de marabout) dans la Marine
  • L’Eglise Saint-Louis des Invalides est décorée de drapeaux pris à l’ennemi au cours des guerres. Il est précisé dans la doc que ces drapeaux sont prêtés par le musée de l’Armée. Jusqu’il y a peu (en fait 35 ans, je vieillis, décidément) on trouvait un drapeau à la croix gammée, probablement récupéré par la 2e DB (à Strasourg ? à Berchtesgaden ?). Et puis le politiquement correct est passé par là. Exit le drapeau nazi 🙁

Les religions à l’X aujourd’hui

  • La CCX, mi-binet, mi-paroisse. Son nom, communauté chrétienne de l’X, semble légèrement usurpé, les protestants y étant fortement minoritaires…
  • Le Binet Shalom, binet communautaire des juifs de l’X
  • l’AMEP, association des musulmans de l’École polytechnique

Fun fact : je n’ai pas de fun fact sur ce chapitre. C’est trop loin. je suis trop vieux:(

Et l’AX dans tout ça ?

l’AX a agréé (et héberge) le groupe X-mémorial, dont la principale activité consiste à rappeler, une fois par an depuis la Grande Guerre, les noms des X décédés dans l’année, à l’occasion :

  • d’une messe une samedi matin à Saint-Etienne-du-Mont, à laquelle participe l’aumônerie protestante
  • d’un office de shabbat la veille

Aux dernières nouvelles, l’aumônerie musulmane ne se joint pas à ce grand élan d’œcuménisme…

Fun fact : j’en ai un – en fait deux – vous imaginez, moi qui m’intéresse à l’histoire de l’X et des X, ne pas avoir au moins une anecdote sur le sujet ? – mais si je le décris, vous allez fantasmer sur mes convictions. Alors je les garde pour moi. C’est frustrant, non ?

Place aux questions promises

Ceci étant posé, voici quelques (je me suis efforcé d’en trouver 42, mais il m’en manque un certain nombre…) questions, questions auxquelles je vous le rappelle je ne donne pas de réponse. J’insiste. Je ne souhaite me fâcher avec personne 🙂

  • L’existence des aumôneries est-elle justifiée ?
  • Les aumôniers doivent-ils continuer à recevoir une solde d’officier ?
  • Dans la mesure où les élèves ne sont plus internes, l’X doit-il conserver ses aumôneries ?
  • Un élève qui pantoufle pour devenir ministre du culte ou équivalent doit-il être dispensé du paiement de ladite pantoufle, sachant que, connaissant le montant des revenus d’un(e) homme/ femme d’église, l’exiger reviendrait à interdire ce career move (en fait il y a probablement une astuce : négocier avec l’Église de se faire affecter en Alsace- Moselle, devenir ainsi fonctionnaire, et ainsi être exonéré parce que remplissant la condition du service de l’État) ?
  • L’existence de binets à fléchage religieux est elle compatible avec le refus du communautarisme ?
  • Les armées peuvent-elles encore avoir des saint-patrons ?
  • Les parachutistes peuvent-ils, sans violer la Loi, fêter la Saint-Michel ? Même question pour les artilleurs, les sapeurs et les X avec la Sainte-Barbe ?
  • Plus fort, le site web du Minarm recense les saints patrons. Est ce normal ?
  • Un X peut il se marier religieusement en GU ?
    • alors qu’il est encore élève ?
    • après sa sortie de l’École ?
  • J’ai fait la connaissance d’un de mes amis les plus proches lors d’une messe « PO » (obligatoire, acronyme de « par ordre ») à Saint-Louis-des-Invalides à la mémoire des anciens de l’École navale (fun fact, le garçon en question est juif). De telles messes sont-elles justifiées ?
  • Des anciens élèves, voire des extérieurs, peuvent ils participer à une messe en la chapelle de l’École ? en organiser une ?
  • Un(e) X (et plus généralement un militaire) peut il
    • assister à un office religieux en uniforme ? 
    • participer activement, par exemple en chantant, ou en servant la messe ?
  • Un(e) polytechnicien(ne) étranger(e) n’est pas militaire. Peut-il/ elle refuser de porter le GU pour ne pas se départir des ses signes religieux (kippa/ foulard) ? 
  • le 40e RA doit il changer sa devise ?
  • X-Mémorial est-il compatible avec l’article 1er des statuts de l’AX qui dispose « L’association s’interdit toute prise de position sur des questions de nature politique ou religieuse »
  • Les fossiles d’une France catholique, que l’on retrouve dans le rapport des armées à la religion, mentionnés plus haut, en particulier les saints patrons, sont ils compatibles avec le concept de laïcité ?

Vous noterez que

  • j’ai pris un malin plaisir à ne pas structurer les questions
  • si pour certaines, la réponse, dans un sens comme dans l’autre, en fonction de vos convictions, peut sembler immédiate, pour d’autres c’est plus tricky.
  • et, surtout, à part répondre oui ou non à chacune, il est complexe de mettre de la cohérence dès que l’on cherche à faire preuve de nuance…

Il n’y a pas de conclusion à ce papier. Juste un petit clin d’œil à celles-z-et ceux qui savent pourquoi j’ai eu envie de l’écrire.

Serge Delwasse
Serge Delwasse

A heavy weather skipper

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