Reboot collectif

Est-ce le début de la fin pour les logiciels propriétaires ?

J’ai déjà évoqué, ces derneirs mois, l’impact de l’IA sur le développement informatique. je l’ai expérimenté sur de nombreux projets, que ce soit chez Cymon, sur SEOlovely ou Geneafree. Et j’ne fais un usage quotidien dans le cadre de mon activité professionnelle. L’IA permet de partir de spécifications fonctionnelles très simples, de quelques copies d’écran d’un logiciel cible, et de produire, en quelques heures, un premier prototype permettant de simuler l’application que l’on avait en tête. Cette capacité marquait, pour de nombreux analystes du logiciel, la fin de l’hégémonie des logiciels SaaS, si faciles désormais à imiter, même partiellement.

Mais quid des logiciels propriétaires, ceux qui tournent sous la forme d’un exécutable sur votre ordinateur, sous MacOS, Linux ou Microsoft Windows ? Difficile de réécrire Microsoft Word ou Solidworks juste à partir de copies d’écran. Et quid du format des documents manipulés, et des 1001 fonctionnalités de ces logiciels qui ont fait la fortune de leurs éditeurs ? Réécrire à partir de rien, sans aucune documentation, de tels logiciels, pourrait prendre des centaines d’années ingénieur, avec aucune certitude sur la capacité à aboutir.

Et bien détrompez-vous. L’IA qui est déjà capable de faire beaucoup de choses, et même d’ébranler le coeur des mathématiciens les plus talentueux, peut désormais s’occuper des logiciels et des formats binaires. Et les résultats sont à la hauteur. La suite Adobe a déjà fait l’objet d’un clonage complet, suivi des 3 logiciels phares de la suite Microsoft Office, Excel, Word et Powerpoint. Le tout est accessible sur un site ouvert à tous…

Et je n’ai aucun doute que cela se poursuivra dans les semaines à venir, avec des logiciels variés, allant des jeux vidéo aux logiciels de productivité industrielle, comme Solidworks. D’autres projets permettent de donner une seconde vie à des appareils devenus obsolètes, comme des imprimantes dont les drivers n’ont pas été réécrits pour supporter des systèmes d’exploitation récents, et on voit là un cas d’usage étonnant pour lutter contre l’obsolescence programmée !

Comment cela fonctionne ? C’est assez étonnant, et cela ne fonctionne pas qu’avec de l’IA, mais dans un outil qui orchestre un cycle vertueux d’interactions entre une IA agentique et un outil de désassemblage de code (on parle aussi de retro-engineering, une technique dont on parlait déjà à l’époque de mon passage chez Dassault Systèmes, alors qu’on essayait de comprendre le format d’encodage des fichiers issus de logiciels concurrents). Ces outils se nomment Hydra, Hopper ou IDA, et existent depuis plus de 20 ans. Certains sont payants, d’autres disponibles en open source.

On peut récupérer librement cet outil sur son repository Github. Son petit nom : REA, pour Reverse Engineer Anything, tout un programme aurait dit le Général de Gaulle. Il fonctionne avec n’importe quelle IA agentique, donc si vous utilisez Claude Code ou Codex, ça marche. Mieux, si vous avez installé une IA locale sur votre ordinateur un peu boosté (64 Go de mémoire vivre minimum), ça marche aussi… Le mécanisme est assez simple en fait : ça lance l’outil de désassemblage que vous avez branché (cf. plus haut), ça récupère du pseudocode, sur cette base ça écrit son propre code, l’exécute et ompare les résultats, et réitère le cycle jusqu’à ce que cela converge. Si vous voulez en savoir plus sur le procédé mis en oeuvre, allez consulter cet excellent article.

Est-ce la fin du logiciel propriétaire et le début d’une période de chaos informatique ? Je ne le pense pas. Mettre en oeuvre ce type d’outil n’est pas à la porté de n’importe qui, quelques compétences informatiques sont nécessaires, pour comprendre ce que l’on fait et où l’on va. Seules les entreprises dotées de tels profils peuvent espérer faire usage d’un outil comme REA, pour concevoir des clones gratuits de logiciels parfois réellement coûteux, pour des usages relativement limités.

De même, je doute que le clampin moyen qui réécrit la suite Office ou Adobe puisse venir concurrencer de tels mastodontes. Cela réclame des moyens autrement plus importants que la capacité d’écrire du code au kilomètre : une marque forte, donc un marketing puissant, un réseau de vente ou de distribution, des équipes support, ainsi que la capacité à gérer tout le legacy, l’existant, dont la volumétrie s’établit probablement en milliards de documents.

Mais cela pourra donner de bonnes idées à des esprits ingénieux ou curieux, comme ce projet permettant de ressusciter de vieilles imprimantes. En fait, cela permet de se prémunir contre la menace de voir un éditeur disparaître, et de ne plus profiter de ses merveilleux outils. Avec REA, peut-être arriverons nous à produire des logiciels immortels.

Et peut-être – mais il faudra faire évoluer la technique – parviendrons-nous à porter des logiciels propriétaire d’un environnement vers un autre, alors que son éditeur n’avait aucunement l’intention de réaliser un tel portage. Bref, le bonheur des informaticiens.

Herve Kabla
Herve Kabla

Hervé Kabla, ex-DS, ancien CTO de start-up, ancien patron d'agence de comm', consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.

Crédits photo : Yann Gourvennec

Articles: 5389

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *