Il y a un peu plus de trois ans, je m’étais amusé à sortir un label ChatGPT Free – un vague calembour sur la version 3 alors en cours – qui correspondait peu ou prou à la sortie d’un autre label, 100% humain, sous la houlette de mon copain Yann. Nos initiatives conjointes sont passées inaperçues, mais elles avaient pourtant un objectif concret : alerter sur les risques que présentait l’usage massif de l’IA dans la production de contenus. Trois ans plus tard, les dégâts sont bien réels, et ceux qui étaient autrefois les rois de la production de contenus – articles de blogs, posts sur les réseaux sociaux, livres-blancs et autres joyeusetés – maudissent chaque matin l’irruption de l’IA générative, qui permet de nos jours, à tout individu, de produire du contenu de qualité professionnelle pour quelques tokens…
Sic transit gloria mundi
Notre réflexion portait, à l’époque, sur les contenus des blogs dont nous étions – et sommes toujours, pour certains – les auteurs, de petits scribouillards numériques auteurs d’articles que de moins en moins de lecteurs viennent visiter. Nous avions même créé le site collectif Human substance pour rassembler notre production sous une même houlette et profiter de lecteurs croisés (qui ne sont jamais venus). L’idée sous-jacente, c’était de d’expliquer à nos lecteurs, que la production d’origine humaine serait peut-être fort bien imitée dans le futur, mais jamais égalée. Et que s’il ne devait rester qu’une poignée de producteurs de contenus 100% humains, nous en ferions partie.
Que nous étions naïfs ! Bien sûr qu’elle est fort bien imitée, et souvent égalée, voire dépassée ! Les membres du jury du prix du livre FNAC – 600 lecteurs et 600 libraires – vous le confirmeront ! L’actualité récente vient en effet de nous montrer deux choses. D’abord, que des écrivains – non pas des blogueurs à deux balles, mais des gens qui rédigent des livres, des vrais ! – sont prêts à tout pour faire croire qu’ils ont rédigé eux-mêmes leur prose, alors qu’ils se sont servis d’une IA. Et qu’une grande majorité d’individus n’en ont rien à foutre, ou ne s’en rendent même pas compte.
IA de quoi faire !
À vrai dire, il y a des sujets sur lesquels produire un livre avec une IA ne me choque pas plus que ça. J’ai moi-même fait appel à ChatGPT pour traduire mes livres les plus récents en anglais. Amazon propose de traduire automatiquement les livres publiés sur sa plateforme KDP via son IA maison dans d’autres langues, et je ne m’en suis pas privé ! C’est ainsi que j’ai pu vendre quelques exemplaires de mon livre sur la généalogie en espagnol et en allemand. Tel un Thélyson Orélien de l’informatique, j’ai même poussé le vice à m’appuyer sur Claude et ChatGPT pour construire la structure de mon dernier livre sur la cybersécurité, pour chercher des références et mettre en forme certains arguments. Honte à moi.
Sauf qu’il y a une différence fondamentale entre un livre sur la cybersécurité et un roman qu’on envisage de transformer en Goncourt ou en Renaudot. Dans le premier cas, il s’agit d’un livre technique, aride, qui n’intéressera qu’une faible audience – les patrons de PME qui veulent se faire poser un vernis cyber avant d’affronter la réalité du terrain. Dans l’autre, il s’agit d’un roman qu’on espère transformer en best-seller.
Il y a d’autres différences, plus subtiles. Quand on publie un livre via Amazon KDP, il faut indiquer si on a fait appel à une IA dans l’élaboration de l’ouvrage en cours de publication, et dans quel cadre : concevoir la couverture, concevoir tout ou une partie du texte, concevoir des illustrations. Je ne doute pas qu’il faille procéder de la même manière lorsqu’on est une maison d’édition. Grasset, qui publie C’était ça ou mourir, n’a sans doute pas coché les bonnes cases, et pour cause…
Un futur très digital
Je ne sais pas où j’ai lu, ce matin, que l’affaire dont il est question ici n’est qu’un épisode de la transformation numérique qui est à l’oeuvre depuis une petite décennie. De même que de plus en plus de logiciels sont écrits avec l’aide de l’IA – comme les LLM eux-mêmes – et que de plus en plus de contenus en ligne sont produits avec une IA – sauf ceux estampillés des label précités – de plus en plus de livres sont et seront conçus avec une IA. Il m’arrive d’en lire, avec plus ou moins de satisfaction.
Comment reconnait-on cette « patte IA » ? Il y a les outils, comme ceux utilisés pour confondre la prose de Thélyson Orélien. Il y a aussi des figures de style, qu’on retrouve très souvent dans les livres conçus avec l’aide de l’IA. Les LLM ont en effet tendance à structurer leurs propos par triades : trois arguments, trois adjectifs, trois caractéristiques, trois paragraphes. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça… J’ai reçu récemment un livre envoyée par une personne qui me demandait d’apprécier sa prose, et cette structure sautait aux yeux. Je suis en train de finir de lire un essai politique à succès paru ces derniers jours, écrit par une énarque bien connue, et donc certains passages font furieusement penser à cette structure ternaire. Est-ce pour autant qu’il faut jeter ou condamner ces livres?
Je ne le pense pas. S’il y a tromperie sur la marchandise, et si un tel livre cherche à remporter un prix littéraire, évidemment qu’il faut s’offusquer. Mais s’il s’agit simplement de mieux structurer ses idées, corriger son orthographe ou expérimenter de nouvelles techniques littéraires, après tout, pourquoi pas ? Vivons avec notre temps. Et souvenons-nous que certains auteurs parmi les plus prolixes et les plus appréciables que l’espèce humaine à pu produire, tels Winston Churchill himself, s’appuyaient sur une armée de collaborateurs pour concevoir leurs textes à succès. Une IA vaut bien quelques ghostwriters ?…
PS : je vous invite à lire l’analyse de Samuel Fitoussi, membre du collectif derrière le compte Twitter Balance ton Claude qui a révélé le subterfuge, et son analyse du tropisme wokiste des principaux avocats de l’auteur incriminé; IL y a quelques choses de véritablement dérangeant dans cette ligne de défense, saurez-vous l’identifier ?