Beethoven en temps de grève

Ayant assisté à un concert à la Maison de la Radio l’an passé, j’ai reçu, vers le printemps 2019, le catalogue des concerts de la saison 2019-2020. Je ne m’étais encore jamais abonné, l’occasion était trop belle, et j’ai donc pris un abonnement pour cette année. Les formules proposées sont simples et financièrement abordables, j’ai donc choisi 5 concerts qui me paraissaient suffisamment attractifs durant cette saison, censée célébrer le 250ème anniversaire de la naissance de Ludwig von Beethoven.

Hélas, c’était sans compter les grèves.

Car depuis quelques semaines, vous l’avez sans doute remarqué, le personnel de Radio France s’est mis en grève. Pas uniquement sur le sujet des retraites, d’ailleurs. Les revendications des organisations syndicales représentatives des salariés protestent contre le plan de réduction des effectifs que souhaite mettre en place la direction. Il ne m’appartient pas de juger, ici, les arguments des uns et des autres. La direction de Radio France, comme toute direction, cherche à réduire ses coûts et rendre la maison si ce n’est profitable, espérons moins onéreuse pour le contribuable. Quand aux salariés, ils défendent leurs postes, leurs salaires, et leurs principes : une information de qualité (pour les journalistes), un service de qualité (pour les techniciens), et des concerts de qualité (pour les membres des deux orchestres de Radio-France).

Oh, des grèves à Radio-France, il y en a déjà eu par le passé. Il y en a même eu une, il y a quelques années, qu’on pensait être la plus longue. Mais celle que nous connaissons, cette année, l’a apparemment dépassée en durée, comptant déjà plus de 50 jours de débrayage. Les auditeurs de FIP ne s’en plaignent pas. Ceux de France-Culture ou de France-Inter y sont sans doute plus sensibles, quoique les playlists diffusées en lieu et place des programmes habituels sont d’une qualité honorable.

Et les abonnés aux concerts de Radio-France, eux ?

Et bien, ils font avec. Comme les musiciens ne sont pas tenus de déposer leur préavis de grève en avance, c’est à l’heure du concert qu’on peut savoir s’il a lieu, ou s’il est purement et simplement annulé. Il y a quelques semaines, ce fut le cas, malheureusement. victime collatérale : le concerto pour violon de Sibelius. Les abonnés reçurent un email indiquant les conditions, permettant de renoncer à ses places, et de se faire rembourser.

Mais hier, c’était Ludwig von. Une soirée que j’attendais. Le premier concerto pour piano et orchestre, suivi de la 7ème symphonie. Hors de question d’annuler, j’allais tenter ma chance. Et ce n’est pas sans une certaine appréhension que je passais le portail de sécurité de l’entrée nord de la Maison de la Radio. Le couloir était presque désert, cela n’augurait rien de bon… Mais il était tôt, et le brouhaha au fond du même couloir me rassura bientôt. Oui, j’aurais droit au second mouvement de la 7ème.

Il faut dire que je tiens une relation particulière avec Beethoven. Arrivés quelques années plus tôt de Tunisie où ils n’avaient été que peu confrontés à la musique classique, mes parent avaient décidé, dans ma petite enfance, d’acheter les premiers fascicules d’une collection aux éditions Atlas : une oeuvre d’un grand musicien, et un livret de quelques pages. Je devais avoir 6 ou 7 ans, et je me souviens encore des premiers opus rapportés à la maison : des symphonies d’un musicien allemand, dont on me disait qu’il était sourd, et dont la reproduction m’effrayait. Il s’agissait de la 3ème, de la 5ème, de la 6ème, de la 7ème et de la 9ème symphonie. Mes parents n’allèrent pas plus loin, et je me souviens d’avoir écouté un bon nombre de fois ces oeuvres sur le tourne-disque gris qui trônait dans le salon de mes parents.

Ces 5 oeuvres m’ont marqué, à vie. Écouter l’une d’entre elles en concert, provoque chez moi, les rares fois où cela se produit, un bonheur inouï, et les larmes me viennent aisément en pareille occasion.

Le premier concerto pour piano se déroula parfaitement, sous la direction de Xiang Zhang. Puis vint l’entracte, suivi d’un quatuor de John Adams auquel je suis resté passablement hermétique. J’attendais la 7ème… Enfin, les musiciens vinrent rejoindre leur pupitre, pour effectuer les derniers réglages et s’accorder mutuellement. Les projecteurs s’éteignirent peu à peu. On n’attendait plus que madame le chef d’orchestre.

Mais à la place de Xiang Zhang, nous eûmes la surprise de voir arriver sur scène un technicien muni d’un micro. « Tiens », me demandais-je, « vont-ils faire chanter quelqu’un pendant une symphonie » ? Évidemment non. Le technicien s’approcha d’une élégante violoniste qui se redressa et nous exposa, pendant cinq bonnes minutes, les raisons et les motivations de cette grève. En des termes corrects, et sans animosité. Mais qui agacèrent la salle.

À peine eut-elle achevé son discours qu’une bronca s’éleva dans le public. Tandis que les uns applaudissaient les musiciens, les autres huaient les artistes mécontents. On se serait crû à l’Assemblée Nationale, un mercredi après-midi, et les cris les plus divers se firent entendre.

« C’est honteux »

« Bravo »

« Sortez-les »

« Macron, démission »

« Place à la musique »

Quand enfin Xiang Zhang arriva sur scène, le calme revint, et la musique put reprendre le dessus.

En feuilletant le livret fourni dans la salle, j’ai appris que Beethoven composa cette oeuvre en l’honneur des soldats autrichiens et bavarois blessé lors de la Bataille de Hanau, où ils furent opposés aux troupes napoléoniennes. Je me souvins alors que cette même symphonie, je l’avais entendue dans un documentaire de Frédéric Rossif diffusé il y a quelques années à la télévision, de Nuremberg à Nuremberg. Elle avait été jouée pour célébrer l’anniversaire de Hitler, quelques jours avant sa mort, et Rossif l’illustrait avec ces images, sur la musique du second mouvement…

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