Peuple, Terre, État

En 1988, il y a trente ans déjà, l’État d’Israel fêtait le quarantième anniversaire de sa création. A cette époque, le philosophe Yeshayahu Leibowitz était déjà connu pour ses positions parfois tranchantes et son franc-parler. Il organisa cette même année un cycle de conférences, avec des auteurs et des personnalités politiques israéliennes, pour répondre aux problèmes politiques que pose la définition de ces trois termes, peuple, terre et état, quand on les rattache à Israel. Ce sont les minutes de ces conférences que rapporte ce livre, Peuple, Terre, État, traduit comme la plupart des livres de Leibowitz par Gérard Haddad.

Évidemment, les propos tenus lors de ces conférences ont pris de l’âge. La configuration politique a bougé, en trois décennies: songez que ce livre a été diffusé avant que le processus d’Oslo ne soit engagé! En 1988, Israel était encore au Liban, ni Gaza ni la Cisjordanie n’avaient accédé à un statut d’autonomie. Bref, ce qui est dit dans ce livre se rapporte à une époque révolue. Pourtant, comme le rappelle l’ancien secrétaire de Menahem Begin, Arieh Naor, dans le dernier chapitre, les dirigeants israéliens se sont toujours préoccupés des questions à court terme, en négligeant le long terme.

Ce livre tente donc de définir ces trois termes, Peuple, Terre, État, dans leur acception tantôt juive, tantôt israélienne. Qu’est ce que le peuple juif? Leibowitz est convaincu qu’il est bien difficile de l’établir de nos jours. Alors que le peuple juif historique pouvait être défini comme cette fraction de l’humanité qui acceptait le joug des mitsvot, le reste étant exclu, il serait bien difficile aujourd’hui de conserver la même approche. Le judaïsme moderne a explosé en de multiples composantes, qui s’acceptent difficilement les unes les autres, toutes étant convaincues de détenir leur part de vérité. Qu’adviendra-t-il du peuple juif dans le futur? Gardera-t-il cette multiplicité de facettes, ou implosera-t-il? Ce sont des questions qui ont toujours préoccupé Leibowitz.

Même problème pour définir la terre d’Israël. Son étendue, ses limites, ont évolué au cours du temps, faute de véritables frontières naturelles (à l’exception de la mer, à l’ouest). De la promesse faite à Abraham au royaume de Salomon, des territoires reconquis par les Hasmonéens aux frontières de 67, il est bien difficile de dire quelles sont les limites territoriales de ce qui constitue l’État d’Israel dans une forme d’acception intemporelle. De fait, cette plasticité autorise tous les compromis, et toutes les ambitions politiques. Faute de se mettre d’accord sur ce que ce terme représente, il n’y aura jamais d’accord possible.

Quant à l’état, Leibowitz s’interroge sur sa forme et sa finalité. Cet état est-il une superstructure, préexistant à toute forme de nationalité, instance suprême placée au-dessus de toutes les autres formes d’autorité? Ou est-il simplement l’instrument de la construction nationale? Ces deux approches s’opposent, et orientent le cadre du développement de l’État d’Israel. Car si l’état est une finalité et non un moyen, alors on risque de tout lui sacrifier. C’est un sujet de préoccupation récurrent chez Leibowitz, qui n’a de cesse de tenter de prévenir une éventuelle déviation vers des formes politiques fascisantes au sein de cet état.

Quarante ans à peine après la création de l’état d’Israel, il est est étonnant de voir comment une poignée d’intellectuels sont encore capables de se poser des questions qu’on croirait relever d’un débat d’idée au temps du foyer national juif en Palestine, réfléchissant à l’élaboration d’une constitution sur des bases philosophiques. Il est surprenant, d’ailleurs, que pas une fois Leibowitz ni ses invités n’évoquent le texte écrit par Ernest Renan, un siècle auparavant: qu’est ce qu’une nation? Car à bien y réfléchir, les deux livres aboutissent aux mêmes principes: l’élaboration d’une nation relève avant tout de la volonté de vivre ensemble. Toutes les conditions sont-elles encore remplies pour qu’un tel projet se réalise? À lire certains textes qui circulent sur le web et les réseaux sociaux, il est permis d’en douter.

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