Avec cet habile jeu de mots évoquant à la fois la bataille de France (qui s’achève dans la débâcle de 1940) et la Guerre des Gaules (qui n’a absolument rien à voir avec le sujet, mais c’est un moyen de vous rappeler l’orthographe des deux formes…), Antonin Baudry signe un dyptique étonnant, qui retrace les tragiques événements qui se sont déroulés entre 1940 et 1944, ainsi que le parcours du Général de Gaulle depuis sa dernière bataille contre les forces allemandes, jusqu’à son retour en France.
De ce morceau d’histoire de France, nous avons tous une vision plus ou moins partielle. Chaque Français a entendu parler de l’appel du 18 juin, de la mort de Jean Moulin, du débarquement en Normandie ou de la libération de Paris en août 1944. Mais rares sont ceux capables de vous dire ce qui s’est passé entre ces différents moments, de vous préciser quel fut le parcours et le rôle exact du Général, et comment ce dernier passa du statut d’illustre inconnu réfugié à Londres, au symbole de la libération nationale et de la victoire contre les forces du mal. C’est dire si ce film était nécessaire, et c’est là son moindre mérite.
Mais pour reproduire une période aussi longue et aussi dense au cinéma, il faut du temps : un biopic de deux heures ne saurait suffire à retracer le parcours d’un Charles de Gaulle, ses relations avec le premier ministre anglais ou le président américain, son impact sur l’organisation de la résistance ou la constitution des Forces Françaises Libres, bref, sur le destin national. C’est pourquoi Antonin Baudry, auquel on doit déjà d’excellents films comme Quai d’Orsay (adapté de sa propre BD) et le Chant du Loup, a décidé de scinder ce film en deux parties, pour une durée totale d’un peu moins de cinq heures.
Le résultat est à la hauteur des attentes, même si le scenario prend quelques libertés avec la réalité (je ne me souviens pas que Daniel Cordier, secrétaire personnel de Jean Moulin, fut une femme…). Adapté de la biographie de De Gaulle écrite par Julian T. Jackson – qui elle-même, apparemment, adopte certains partis pris subjectifs d’un point de vue historique – ce dyptique retrace donc dans sa première partie une période qui s’étale de la débâcle à l’assassinat de Darlan, tandis que la seconde, pourtant plus longue en terme durée du film, court de l’automne 43 et l’automne 44.
Allez voir ce film, vous apprendrez des tas de choses, et comprendrez un peu mieux la personnalité de cette grande figure nationale, simple officier supérieur à la tête d’un bataillon de char, complètement inconnu à cet époque, assez dingue pour croire qu’il pourra à lui seul reprendre le flambeau et mener la lutte contre l’envahisseur. Une sorte de Vercingétorix moderne, voire de Don Quichotte francophone, aux propos et aux actes parfois déroutants, aussi bien pour son entourage que pour ses principaux interlocuteurs à la tête des états alliés – la métaphore n’est pas de moi, mais de Baudry lui-même, telle qu’il la livre dans son interview publiée dans La jaune et la rouge.
Bien sûr, tout n’est pas parfait, et il y aurait bien des choses à critiquer, comme les libertés prises et déjà citées, ou encore l’importance accordée à certains personnages somme toute mineures – l’assassin de Darlan par exemple. De même, j’ai trouvé la restitution des batailles (Bir Hakeim) assez pauvre d’un point de vue cinématographique. Malgré les discours et les grimaces de Magimel ou de Niels Schneider, cela manque de souffle et de tension. Et que dire de cette bande son, qui semble ne jamais devoir s’arrêter, et qui m’exaspère au plus haut point, comme avec les films de Tony Scott.
Mais si on est prêt à fermer les yeux sur ces éléments finalement assez secondaires face à l’objet du film, on se retrouve alors avec un grand film sur un moment particulièrement de l’histoire de France, un de ces moments fondateurs, dont nous apprécions encore aujourd’hui les conséquences, bonnes ou mauvaises. Aurions-nous eu le plus important parc nucléaire d’Europe sans un leader de cette dimension, ce pays aurait-il connu une modernisation aussi importante durant la deuxième moitié du 20e siècle ? Bien sûr, tout cela ne repose pas sur de Gaulle, mais il aura fallu un chef de cette dimension pour redonner vie à une certaine grandeur nationale.
Finalement, ce qui ressort de ce film, ce n’est pas l’impact de de Gaulle sur la guerre – il aurait probablement fait un surprenant officier sur le terrain, mais plutôt sa dimension d’homme d’état, et c’est ce qui perce finalement dans la scène capitale où de Gaulle va prendre le dessus sur Giraud, incapable de se débarrasser de ses préjugés et de ses privilèges, là ou de Gaulle comprend le rôle qu’est appelé à jouer le véritable chef de cette nation, déléguant à ses plus fidèles soutiens le déroulement des opérations, et se focalisant plutôt sur le combat de titan qu’il doit mener pour préserver une place à la France dans le concert des nations qui sortira de ces six années de guerre.
Enfin, comment ne pas féliciter les acteurs grâce auxquels la magie opère ? Les généraux Koenig et Leclerc de Hautecloque, magistralement interprétés, bien sûr, mais aussi et surtout un de Gaulle saisissant de réalisme, incarné par Simon Abkarian. Sans oublier les interprètes qui donnent vie à Pleven, Passy, Churchill et Roosevelt.
Bref, courrez voir ce de Gaulle.
En attendant un 3e volet ou une série télévisée ?…



