André Rondenay, X33, Missaire, Compagnon de la Libération

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l’ossian [le bonnet, devenu calot] laisse à découvert la partie gauche du front, effleure l’oreille droite et divise le sourcil droit en moyenne et extrême raison.

Trente-trois X ont été faits compagnons de la Libération. Leur liste exhaustive est sur le site d’X-Résistance. Sur 10 à 15 000 anciens à l’époque, c’est beaucoup. 2 à 3 pour mille. Sachant qu’il y a eu un millier de compagnons sur 40 millions de français. Le rapport est de 1 à 100. On peut le prendre dans l’autre sens : 33 sur un total de 1038, ça fait 3%. 15 000 anciens sur 40 millions de français, ça fait 0,04%. Le rapport est toujours de 1 à 100. Les maths sont cohérentes – le contraire eût été étonnant ! 

Parmi ces 33, les plus connus sont probablement Estienne d’Orves (X21), Armand (X24) et Dewavrin (X32). Pour ma part, j’ai une tendresse particulière pour Bollier (X38), père de notre camarade Vianney (X64), Guillebon (Kh30), qui a commandé l’école entre 1957 et 1959, et Schlumberger (GK36), que j’ai la chance et l’honneur d’avoir bien connu.

Il est est un qui est un peu oublié, et qui, pourtant, mérite qu’on s’y intéresse. Il s’agit de Rondenay, pitaine clés de la Promo 33. Je ne m’étendrai pas sur sa carrière, extrêmement bien décrite ici. Par ailleurs, une biographie très documentée, en particulier sur ses 10 mois de clandestinité en France occupée, jusqu’à son décès, a fait l’objet d’une recension dans La Jaune et la Rouge.

Pour le lecteur suffisamment paresseux pour ne pas cliquer sur les liens, je vais toutefois la résumer en 3 lignes : Officier d’active en 1939, il est fait prisonnier. Après 2 tentatives infructueuses, il s’évade du camp de Lübeck. Il parvient à rejoindre Londres au terme d’un long périple. Il est parachuté en France en septembre 43 en tant que responsable du plan Tortue. Il est ensuite nommé Délégué Militaire Régional de l’Île de France, puis Délégué Militaire de la Zone Nord. Trahi, il est arrêté puis assassiné par la Gestapo en août 44. Il est fait Compagnon de la Libération et son nom est donné à un square dans le 16e arrondissement de Paris. Square qui a disparu lors de la construction de la Maison de la Radio, à l’époque Maison de l’ORTF. En « échange », le grand hall de ladite maison porte son nom. Bref, un héros, un pur héros. 

Mais il en fallait plus pour que l’historien du bouton de culotte que je suis – au fait, je suis invité à dîner mercredi prochain pour parler de mes maquettes en allumettes – prît sa plume. Il fallait que j’eusse quelque chose à dire. Alors j’ai trouvé quelques trucs. 

Contrairement à mon habitude, je ne vais pas chercher à déconstruire le mythe. Bien au contraire, je vais m’efforcer de le renforcer. Drogland le décrit comme un homme dur, cassant, peu à l’aise dans les jeux politiques. Certes. Mais pas que.

Trois trucs d’X donc, de missaire, trois trucs qu’on ne peut comprendre que si l’on connaît les tradis de l’X et leur histoire, et qui ne sont pas dans la littérature. Évidemment, quelles que soient les qualités de son biographe, il ne pouvait pas savoir…

  • Notre ami est ce qu’on appelle un oranje, c’est à dire qu’il a redoublé. Entré avec les X33, il est sorti avec les X34… Son dossier militaire note simplement Est autorisé à redoubler sa première année d’études. Quelle formulation élégante…

Personne ne le mentionne, sauf… les services anglais. En effet, Rondenay a été longuement débriefé par ces derniers avant d’être admis sur le territoire. Les deux rapports de ces débriefings sont dans son dossier aux archives [note : je me suis procuré la copie intégrale dudit dossier. Si cela intéresse quelqu’un, je le tiens à disposition]. L’agent anglais écrit donc (merci Claude pour l’OCR) : In view of the apparent ease with which RONDENAY appears to have escaped, first from Germany, then from France and finally from Pamplona, to have crossed the new German-French frontier, the ligne Rouge and the Franco-Spanish frontier in rapid succession, and because of the doubt which appeared to exist in the examiner’s mind, I called Rondenay for a further interrogation. His boasted skill in forgery also required some examination.
Up to the time of his departure from Germany his story appears satisfactory. The only unusual feature of his early history is the length of his stay at the Polytechnique – 3 years as opposed to 2, and Rondeany admits that he was sent down at the end of his first year. He must have been a rather high-spirited student.

Avec ce commentaire extraordinaire – je traduis, en substance : « Il devait être un élève haut en couleurs » ! Avis à tous les oranjes (oui je mets un S à oranje au pluriel, je sais c’est mal).

Rondenay raconte simplement : J’ai essayé de m’évader fin 1941. J’ai organisé en même temps les évasions car les gens étaient toujours repris à quelques kilomètres de Mayence: cela tenait à ce qu’ils n’avaient pas de faux papiers. Nous avons donc organisé une agence d’évasion. On s’est procuré des modèles de papiers. J’ai écrit en France; j’avais un code avec ma femme que j’ai perfectionné par la suite car il était un peu rudimentaire. Par ma femme, j’ai pu mettre en relations d’autres camarades qui étaient mieux placés qu’elle et qui ont pu recevoir des papiers qui étaient alors assez rudimentaires. Il s’agissait de papiers de travailleurs français ou belges que nous avons reproduits et par ce procédé nous avons fait évader deux camarades qui ont malheureusement été repris à Nancy. J’étais chargé d’ouvrir 5-6 serrures; c’était un travail que j’avais fait à l’École Polytechnique; personne ne le savait sinon le Général à qui nous en avions rendu compte. J’étais prêt à partir avec un camarade à partir du 15 Janvier parce que le trafic ferroviaire avait été interrompu à cause des fêtes de Noël. Le 6 Janvier, sans crier gare, deux Allemands sont venus me trouver, m’ont fait faire mes valises et m’ont envoyé à Colditz, si bien que mon projet d’évasion a échoué.

  • La preuve : il est décrit (pages 16 et 17 de l’ouvrage de Drogland) comme « un taupin très peu conformiste […], un polytechnicien plutôt frondeur ». Mieux, Bourgès-Maunoury (K35) qui l’a connu à l’X – oranje oblige – témoigne : « animé par  une fantaisie débordante, très cabochard, il était l’un des piliers de la Comice [lire Khômiss], petite troupe chargée faire respecter les traditions, distraire une vie quelque peu monotone, par des chahuts organisés et de rappeler l’administration à ses devoirs par toutes sortes d’exactions. [Il] adorait les coups de main, n’avait pas son pareil pour faire de fausses clés dont nous possédions quelques centaines de kilogrammes, capables d’ouvrir toutes les serrures du quartier, y compris les égouts et les catacombes. » Rondenay était donc bien pitaine clés. Et vous avez bien lu : plusieurs centaines de kilos de clés… Laissons Rondenay le confirmer :

Ouvrir des serrures : « un travail que j’avais fait à l’X » : quand je dis que la Khômiss, c’est du boulot…

  • Il s’évade du camp de Lübeck en…en passant par l’entrée, avec des faux papiers, habillé en ouvrier. Bien évidemment, la légende qu’il le fit à reculons, pour faire croire au planton qu’il entrait – la méthode Carva, cette façon de faire le Bêta, mythique, et dont on pourrait penser qu’elle n’est que mythologique. C’est ce moment que je choisis pour me faire mousser. J’ai expérimenté, et avec succès, la méthode. Non pas que je me sois évadé d’un Oflag, bien sûr. J’ai voulu visiter le Machu Picchu l’an dernier. Et je n’avais pas de billet. Et il était impossible d’en acheter. Et aller au Pérou sans voir le Machu Picchu, cela aurait été ballot. Alors, j’ai pensé au Bêta à reculons. Et ça a marché !!! Pour revenir à Rondenay et son évasion, elle est tout simplement admirable.  Il fallait oser. Le garçon avait le cœur bien accroché…

Son dossier de citation renferme d’ailleurs le commentaire suivant : S’évade de Lübeck le 26.12.1942, en plein jour, dans des conditions incroyables d’habileté et d’audace.

Les services anglais – toujours eux, ne s’y sont pas non plus trompés : there are certain points in Rondenay’s story on the subject of his escape from Luebeck and journey through Germany which seem far from plausible and providing his explanation is a true statement of facts I can only say that RONDENAY must have been favoured with an exceptional amount of good luck.

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de commenter ce dernier extrait du rapport des services anglais :

  • Un belle remarque antisémite au point 56. Rondeany, who is an « officier de carrière » in the French Army and the son of a retired Infantry General, has more the appearance of a Jewish trader than a regular army officer. Heureusement, le second enquêteur, dans son rapport de contre-interrogatoire, estime lui qu’il ne ressemble pas du tout à un marchand juif. L’honneur de l’armée français est sauf !
  • le point 58 est un bon point – presque – final à ce billet : l’histoire est totalement improbable, mais comme le gars a du talent et un cerveau, on peut l’accepter. Although Rondenay‘s story contains some unusual features I think it is quite possible that a man of his intelligence and resource should have succeeded, where a person less gifted would have failed, and I am inclined to accept Rondeany’s explanation

After due consideration I see no reason to believe that Rondenay presents any security risk. Camarade Rondenay, tu es bon pour le(s) service(s) !

Voilà. Il était bien sympa ce Rondenay 🙂

Et pour rester dans le thème, en illustration, au lieu de la photo que l’on voit partout, je vous ai mis les Khômiss 33 et 34. Plus private joke. Vous noterez qu’ils sont 17 sur la photo de la Kh34. Si l’on enlève les deux kessiers, et le GénéK, ça fait 14 et non 12. Les deux en trop sont Rondenay et Aïtoff, GK33, oranje lui aussi, MPF en juin 40. La Khômiss a bien orangisé cette année là. Je ferai un papier sur Aitoff, un jour…

Allez, une dernière blagounette de notre ami Rondenay, même s’il n’y est pas pour grand chose. Après Mortenol qui est parvenu à recevoir la cravate de commandeur sous un faux nom et un grade usurpé, voici l’homme qui a été fait chevalier de la Légion d’Honneur à deux reprises :

  • une première fois, le 8 août 1944, soit quelques jours avant sa mort, sous une de ses identités fictives, celle d’André Claude
  • une seconde, à titre posthume, par décret du 27 novembre 1946, sous son vrai nom cette fois.

Hélas, la Grande Chancellerie n’ayant pas le sens du canular – ce n’est pas sa fonction, je le reconnais – et s’étant aperçue de la méprise, a fini par annuler le premier brevet. Et Rondenay n’était plus là pour râler.

Remerciements : je tiens à exprimer toute ma gratitude à la très gentille collaboratrice de l’Ordre de la Libération qui m’a fait passer son dossier. Elle se reconnaîtra. Merci !

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