Guillaume Erner, ou les limites du en même-temps médiatique

Quand on veut défendre des valeurs, il faut parfois s'engager plus violemment...

De vous à moi, je ne suis pas un grand fan de Guillaume Erner. Cela fait plus de dix ans qu’il officie dans la matinale de France Culture, et je dois avouer que depuis quelques années, j’ai de plus en plus de mal à écouter cette émission dont j’ai été un assez fidèle auditeur pendant les deux décennies précédentes. C’est un ancien collègue de Dassault Systèmes, Christophe Schubert, qui m’avait fait découvrir Culture Matin au début des années 90, à la grande époque de Jean Lebrun et de Marc Kravetz je crois, et je suis resté fidèle au poste depuis ce temps, acceptant les changements d’animateur avec plus ou moins de bonheur, de Pierre Assouline à Nicolas Demorand, en passant par Ali Baddou et Marc Voinchet.

Avec chaque nouvel animateur, j’ai pu voir s’installer une nouvelle équipe de chroniqueurs, certains excellents comme Frederic Says, d’autres que j’ai moins apprécié, comme ceux de l’équipe qui officie depuis quelques temps, à l’instar de Jean Leymarie dont les billets me semblent bien fades. Au fil du temps, j’ai pu aussi constater une certaine dérive des interventions et des sujets choisis, forcément très critiques de la droite, qu’elle soit classique, libérale ou qualifiée d’autoritaire, et rarement critiques des dérives d’une partie de la gauche. Comme s’il fallait qu’une émission matinale sur France Culture prenne parti pour l’un ou l’autre camp, alors que tout ce qu’on lui demande, c’est de fournir des pastilles pour alimenter notre réflexion…

Dans ce paysage qui me semble de plus en plus dégradé, Guillaume Erner fait office de chef d’orchestre plus ou moins dépassé par les événement, tentant tant bien que mal de garder un cap. C’est ainsi qu’au travers de ses billets matinaux, ou de ses échanges avec ses invités, il tente, parfois avec beaucoup de difficultés, de faire écouter un autre son de cloche. Il faut dire qu’en face, il a souvent affaire à des invités dont les propos confinent avec des attitudes partisanes, comme Francesca Albanese, qui prétendit défendre les droits de l’homme alors qu’elle n’a eu de cesse, ces dernières années, de défendre le statu quo permettant au Hamas de se mettre en ordre de bataille pour le massacre du 7 octobre.

On a pu voir les limites des interventions de Guillaume Erner il y a quelques jours, avec la diffusion d’un post Instagram du média Léon, média diffusé par le Crif et qui invite ses abonnés à un certain sens critique pour décoder les actualités. Le post incriminé visait à mettre en parallèle les propos de de Jean-Luc Mélenchon ces dernières années, et ceux de Jean-Marie Le Pen, il y a deux décennies. Une mise en parallèle qui permet de mesure le niveau d’abjection atteint par le leader de la France Insoumise.

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Mais il y a un problème : aux yeux de la gauche et de la masse des journalistes de Radio-France, un tel contenu est inadmissible, et marque une limite que Guillaume Erner ne peut franchir sans sanction. Qualifiée de « propos fallacieux » par la direction de Radio-France – dénomination reprise sur la page Wikipedia de Guillaume Erner ! alors qu’il ne s’agit que d’une juxtaposition de propos réellement tenus – cette séquence a valu une mise à pied du journaliste, qui ne pourra désormais plus tenir de billet quotidien.

Bien entendu, la gauche bien-pensante a aussitôt sauté sur l’occasion pour dénoncer un « deux poids, deux mesures », comparant la sanction finalement assez légère prise à l’encontre de Guillaume Erner à celle plus lourde pris contre un soi-disant humoriste de France-Inter. Rappelons-le, il y a quelques mois, Guillaume Meurice fut renvoyé suite à un sketch infect au sujet du prépuce du premier ministre israélien. Sanction qui lui fut plus que profitable, ouisque notre ami Meurice émarge désormais sur une radio privée probablement plus rémunératrice : il a rebondi dans un milieu qui lui est encore plus favorable, sur la désormais inaudible Radio Nova, que j’ai supprimé de tous mes postes de radio, moi qui en était encore un auditeur fidèle il n’y a pas si longtemps (on y diffusait de la bonne musique, dommage qu’on y fasse de la publication pour une bande de crétins).

Quels enseignements tirer de l’affaire Erner ? Plusieurs, à mon sens. Tout d’abord, cette affaire illustre la dérive du service public, et il faut vraiment être obtus pour ne pas la voir, cette dérive à gauche de la maison Radio France. Elle ne date pas d’hier, mais la perspective d’une confrontation RN-LFI au second tour de la prochaine élection semble l’avoir amplifiée. Cette élection suscite en effet une vague de soutien manifeste à la frange de la gauche la plus extrême sur les ondes de la maison ronde, au nom d’un tout sauf Bardella ou Le Pen. Au risque de faire élire un fasciste de gauche de la stature de Mélenchon.

Ensuite, et en cela j’en veux énormément à Guillaume Erner, le fait d’avoir au fil de la dernière décennie, laissé émerger une clique de chroniqueurs et de journalistes vaguement wokes, refusant de contenir cette vague au sein de cette émission dont il est à la fois l’animateur et le producteur, en se croyant capable, à lui tout seul, de tenir lieu de rempart contre l’antisémitisme, au nom de valeurs dont ses interlocuteurs se préoccupent comme de leur première couche. Si vous voulez vous en convaincre, allez écouter les dernières émissions, et notamment celle diffusée au matin de la panthéonisation de Marc Bloch, lorsque Guillaume Erner s’est pris un vent de Patrick Boucheron, incapable de comprendre la moindre filiation entre la fureur anti-juive qui sévissait pendant la seconde guerre mondiale, et la montée d’un antisémitisme de bon aloi, qui se pare d’antisionisme…

Guillaume Erner est soit un grand naïf, soit un soldat perdu pour la cause qu’il cherche à défendre. Dans les deux cas, il montre les limites d’un en même-temps radiophonique, laissant les idées de gauche envahir les fréquences et espérer être le dernier rempart contre la diffusion de propos soi-disant éduqués, mais en réalité abominables.

Alors oui, peut-être doit-il être remplacé par quelqu’un qui saura défendre les valeurs démocratiques avec plus de force et d’efficacité. Mais est-ce encore possible ?

Herve Kabla
Herve Kabla

Hervé Kabla, ex-DS, ancien CTO de start-up, ancien patron d'agence de comm', consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.

Crédits photo : Yann Gourvennec

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