Vanneau missaire ?
par Serge Delwasse, X1986, avec l’aide de Marc Nègre, X2012
Spoiler alert, assurément oui !
Tous les X, sinon connaissent, du moins ont entendu parler de Louis Vaneau, également orthographié, pour des raisons mystérieuses, Vanneau, X1829, mort le 29 juillet 1830, au cours des Trois Glorieuses, alors qu’il menait l’attaque (victorieuse) de la caserne de la rue de Babylone, ne serait ce que parce que la cour d’honneur de l’Ecole, sur le platâl, porte son nom.
Les plus djeun’s de nos camarades – depuis la promo 2012 – ont tous (du moins je l’espère) appris la très belle Ode à Vanneau, écrite par Marc Nègre (X12) et composée par Maître Patrice Holiner. Nègre se souvient « J’ai de bons souvenirs de ce chapitre de vie, nous étions en pleine incorpo et Maître Holiner nous avait donné 1 ou 2 semaines pour lui proposer des paroles. Le gros du processus s’était passé dans les baraques de la Courtine.«
Personnellement, j’étais contre. Je l’avais d’ailleurs dit à Patrice Holiner à l’époque. Je trouvais que l’Artilleur de Metz était très bien, tradi, un peu grivois, et tout et tout. Mais je dois avouer que j’avais tort. Il faut dire que ça a de la gueule/ c’est très émouvant
Dans un chaos de corps brisés Paris est à sang.
De par les ruelles enfumées combattent ses enfants.
Les cris du peuple sous les canons appellent un héros,
Surgit soudain sur les barricades le brave Vaneau.
Prends tes armes et regarde au loin,
Suis donc cet homme,
Défiant la mort de son fier maintien !
Après nos pères,
N’hésitons plus
Et soyons fiers
De porter dans nos jeunes âmes l’immense valeur.
D’un héritage d’humanité de justice et de grandeur.
L’épée brandie du téméraire annonce l’assaut
Les ouvriers reprenant confiance acclament Vaneau
Voici la charge de liberté rompant le barrage
Ces hommes droits s’arment sans ciller de tout leur courage
Prends tes armes et avec passion
Oublie ton coeur
Dans l’élan de notre nation
Pour cette France
Que nous aimons
Unissons-nous !
Qu’à jamais guidés par son nom nous servions ensemble
L’histoire grave en son sein d’honneur ceux que le devoir rassemble
Du pâle front de l’étudiant respire une ardeur
Ses idéaux guident vaillamment son bras et son coeur
Mais soudain une détonation arrête l’élan
Dans une chute aux pieds des soldats ruisselle son sang
Prends ce corps puis élève-le
Viens célébrer
Le sacrifice du valeureux !
En souvenir,
Chers camarades,
Chantons Vaneau
Enhardis par la vie donnée jusqu’à son tombeau
Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire tels seront nos maîtres mots.
Pour revenir à notre « brave » Vanneau, J’ai quelques fun facts – il faut bien que je justifie un article tradi par un peu de recherche que je tente de qualifier d’historique. Sinon, autant recopier Wikipedia ou le Wikix (réservé aux anciens, désolé pour mes fans non X)
- Son nom figure sur une plaque au Panthéon – avec deux N, nul ne sachant d’où vient ce second N – mais sans prénom, ni dates ! D’ailleurs, une rapide recherche sur Gallica montre que la littérature ne le nomme en général pas autrement que « le polytechnicien Vanneau ». Tout pareil que Marc Nègre 🙂

- C’est bien connu, les X ont pris l’habitude de déposer, chaque mercredi qui précède le 29 juillet, une gerbe sur sa tombe. Je n’ai pas trouvé de quand date cette tradi; 1831 je suppose… Elle a été interrompue, est revenue, puis s’est perdue après la Grande guerre, tout en revenant en 1930°, pour le centenaire des Trois Glorieuses. Miraculeusement ressuscitée – le 14 juillet, faut pas déconner, on ne va par pourrir ses vacances pour une gerbe – par la Khômiss en 1995 (avis aux conscrits : le Wkiix (encore, lui, anciens only, désolé pour les autres) gagnerait à être complété) [.

- Alphone Montz, étudiant à l’Université de Paris – la Sorbonne, quoi – est mort en même temps que lui. Les étudiants parisiens ont, pour cette raison, participé longtemps à la cérémonie anniversaire.
- Cette cérémonie qui avait suffisamment de retentissement pour que, chaque année, les journaux en fissent mention, était considérée comme un geste politique, au point qu’on envisagea de l’interdire. Voici par exemple ce qu’en dit La Libre Parole du 20 juillet 1894. En même temps, Drumont était à l’époque un gros réac, avant de devenir un gros salaud – si le terme te choque, ô lecteur aux oreilles chastes, je te rappelle qu’il sera un des fondateurs de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, la LVF de triste mémoire [Edit du 25 mai. notre camarade Jean-Marc Seguineau, X1972, m’écrit : Edouard Drumont étant mort en 1917, il est peu vraisemblable qu’il ait participé à la fondation de la LVF en 1941 – [cépafo :)]. Il était journaliste, écrivain, polémiste et homme politique d’extrême droite, nationaliste, antidreyfusard et antisémite. Il a participé à la fondation de la Ligue Nationale Antisémitique de France en 1889, ligue disparue en 1892 et refondée en 1897 par Jules Guerin avec Drumont comme président d’honneur. Il était anticapitaliste et se voulait « socialiste national ». Tout ça dans Wikipedia. Merci, c’est bien noté. toutes mes excuses. J’ai dû confondre avec Doriot ou Deloncle. Nonobstant, ledit sieur Drumont était bien un beau salaud…]

- et, le 1er février 1903 dans L’Union :

- Heureusement, la démocratie l’emporte toujours à l’X

- Le sesqui-centenaire (l’anniversaire des 150 ans, quoi !) de l’X a été fêté, symboliquement, le jour anniversaire (à un chouia près) de sa mort

Le récit de la mort de Vaneau
Je n’en ai trouvé qu’un seul témoignage, celui du docteur Poumiès de la Siboutie, dans ses Souvenirs d’un Médecin de Paris : « A deux heures, rentrant chez moi, je me trouvai enveloppé par une forte colonne qui se portait sur la caserne Babylone occupée par la garde suisse. Ce n’est que dans des temps de révolution qu’une semblable colonne est possible. On y voyait des ouvriers de toutes les professions, des gardes nationaux en uniforme, des jeunes gens à la tournure élégante, et enfin des femmes et des enfants qui marchaient fièrement dans les rangs. Les armes étaient tout ce qu’on avait pu se procurer : des gourdins, des barres de fer, des fourches d’écurie, des fusils, des sabres. Quelques-uns avaient des cuirasses, des bonnets à poil, des chapeaux de gendarmes. Cette troupe était commandée par un élève de l’Ecole polytechnique, le malheureux Vaneau, qui fut tué dans la rue Mademoiselle (aujourd’hui la rue Vaneau) : il était de petite taille, marchait en tête de la colonne, l’épée à la main, le regard assuré, l’air résolu. De tels hommes se font tuer ou montent les premiers à l’assaut. C’est ici l’occasion de dire que l’Ecole polytechnique rendit de grands services par son courage, son dévouement, et qu’elle contribua puissamment au succès. Cependant j’ajouterai que ces jeunes gens ne connaissant pas le maniement des armes, n’ayant du soldat que l’habit et le cœur, ne pouvaient, faute d’expérience, diriger les attaques, choisir les postes et ménager les hommes. L’infortuné Vaneau ne le prouva que trop. Par des manœuvres et dispositions inhabiles, il perdit beaucoup de monde inutilement« .
Vaneau était donc un piètre chef de section d’infanterie. Pas franchement étonnant… Navré de casser (ébrécher seulement ?) le mythe.
Une remarque, en passant. Vous aurez noté que Pourniès écrit « le malheureux Vaneau ». Nègre a-t-il lu Poumiès ? Il nous donne la réponse « Oui de souvenir (80% sûr), j’avais lu le texte de Poumiès, qui illustrait superbement l’atmosphère du moment ! Il était probablement dans le livret sur l’histoire de l’X qui nous était distribué (avec le travail invisible des missaires ?) en début d’incorpo. J’avais bien initialement écrit « Le sacrifice du malheureux », et c’est Nicolas Lobato-Dauzier [X2012] qui avait suggéré la modification en « valeureux », excellente suggestion, il fallait quand même voir le verre à moitié plein ;). Maître Holiner l’a donc intégré. »
Plus chic. Mais moins historique…

Donc reste LA question : Vaneau était il missaire ?
J’ai tenté d’en convaincre Wikipedia voici quelques années, sans grand succès… je ne suis d’ailleurs pas le seul à avoir eu ce genre d’idées. Ca n’a malheureusement pas marché, il y a plein de gens qui se prennent – et prennent Wikipedia – au sérieux sur Wikipedia. En même temps, c’est un peu l’objet dudit Wikipedia.
Et pourtant…

Vous en connaissez beaucoup, vous, des X qui défoncent des portes à coups de hache sans être missaires ?
Voilà…
Louis Vaneau, Kh29, 1811-1830. MpX – et aussi un peu MpF, même si c’est un anachronisme
Pour finir, je prends le prétexte de ce billet pour exhumer un article publié par Le Courrier de l’Aveyron (oui, ça existe…) le 19 mars 1901. Outre la qualité de la PQR de l’époque, vous noterez que tout y est :
- l’hommage à l’esprit frondeur
- la spécificité du concept de Grande école
- la camaraderie (j’en profiterai pour faire payer 5 euros à chaque djeun qui ne me tutoie pas)

Et comme je suis sympa, ainsi que claude.ai, etque je souhaite que vous lisiez, je vous copie colle le texte du papier.
L’Esprit des Grandes Écoles
M. le général André, parlant au nom de l’École polytechnique, devant le cercueil de M. Moutard, ancien professeur de mathématiques à cette École, a prononcé un petit réquisitoire qui ne peut passer inaperçu. Nous reproduisons ci-dessous les principales déclarations du général André, qui a constaté avec regret l’esprit nouveau de l’École polytechnique.
Si modérées en la forme qu’ont été ces paroles sévères, elles empruntent une importance particulière, dans leur sévérité courtoise, à la personnalité même de l’orateur. C’est un ancien polytechnicien qui parle ; il est mieux que quiconque qualifié pour connaître et pour dire ce qu’était autrefois « l’esprit de l’École ». Ce polytechnicien, devenu général, a commandé naguère le grand établissement militaire où il avait étudié jadis ; qui donc aussi bien que lui pourrait parler de « l’esprit de l’École » au temps présent ?
On sent poindre pourtant une amère tristesse au fond des critiques du ministre de la guerre. Nul n’ignore quelle étroite solidarité, quelle persistante camaraderie unit les anciens et les nouveaux élèves de l’X ; à quelque promotion, à quelque génération qu’ils appartiennent. Peut-être se souvient-on encore de cette anecdote : le Président Carnot faisant appeler le général Brugère pour lui confirmer sa nomination à l’Élysée ; puis, la conversation officielle terminée, le Président ajoutant, en riant : « À propos, tu me dois cent sous ! tu as négligé de me tutoyer ». Le tutoiement est, en effet, obligatoire en dehors du service, entre anciens polytechniciens, à peine d’une amende de cinq francs.
Pour en arriver à blâmer comme il a fait l’esprit nouveau de l’École, il a certainement fallu au général André un effort sur lui-même, car il savait bien que ses paroles, publiquement prononcées, seraient aussi commentées publiquement.
⁂
Mais il voulut, chef de l’armée, donner une leçon de libéralisme aux futurs officiers, ses jeunes camarades, et c’est pourquoi il a pris texte du conflit qui s’était élevé entre l’École et M. Moutard pour opposer le passé au présent, dans un parallèle qui n’est pas à l’avantage du présent, et qu’il faut reproduire, ainsi que je l’ai annoncé plus haut.
Entré à l’école à une époque où l’esprit libéral était l’esprit des élèves, M. Moutard fut un de ces ardents qui rêvèrent d’entraîner notre pays dans la voie du pays moderne en répudiant toutes les réactions du passé. Il s’y engageait en apôtre convaincu que sa haute culture intellectuelle doit contribuer avant tout au développement moral, convaincu que l’étude assidue des sciences exactes était de toutes la meilleure préparation à la recherche comme à l’amour de la vérité et de la justice, qui n’est autre chose qu’une des formes concrètes de celle-ci.
… Mais il ne pouvait se faire qu’un jugement si droit, qu’un caractère de telle rectitude, qu’une vie d’une pareille probité aient permis à M. Moutard de se maintenir en parfaite harmonie avec l’École polytechnique. S’éloignant de plus en plus de ses origines, perdant de plus en plus le rôle et le caractère ini-
tiateurs que lui avait donnés la Convention, l’école devait fatalement subir les entraînements ambiants même les plus passagers ; d’où conflit inévitable.
M. Moutard, le défunt, était un ardent républicain qui poussa la conscience jusqu’à sacrifier, en 1852, son poste d’ingénieur, brisant volontairement sa carrière plutôt que de prêter serment au Coup d’État.
Reconnaître qu’un pareil homme ne se trouvait plus en communauté d’idées avec l’École polytechnique, c’est assez dire que celle-ci est devenue, depuis la République, un foyer de réaction.
Constatation d’autant plus pénible que les traditions de l’École — et les plus glorieuses — sont précisément en complet désaccord avec cette attitude nouvelle des jeunes générations.
Faut-il rappeler comment l’École (fondée par la Convention, organisée par Carnot, Prieur, Monge et Fourcroy) dut être licenciée en 1816 « à cause de son mauvais esprit », c’est-à-dire à cause de son esprit antimonarchique ? Faut-il citer la belle conduite des polytechniciens, combattant pour la liberté en 1830 ? A quoi bon ? Est-ce que le nom même d’une des rues avoisinant l’École ne fait pas vivre assez le souvenir du polytechnicien Vaneau, tué sur une barricade ?…
⁂
Comment cette pépinière d’intellectuels, comment cette élite de la jeunesse française, rompant avec des exemples aussi mémorables, a-t-elle subi la transformation regrettable signalée par le ministre de la guerre ?
N’en doutez point. Il ne faut pas s’en prendre à une autre cause qu’à la prépondérance de plus en plus grande prise dans l’enseignement supérieur par la Société de Jésus, opposant son esprit à celui de l’Université et peuplant depuis vingt-cinq ans nos grandes Écoles de jeunes gens élevés dans la haine de l’État républicain.
Car ce qui est vrai de Polytechnique, est vrai aussi de Saint-Cyr et, plus encore de l’École navale où les candidats entrant plus jeunes gardent plus encore l’empreinte morale de leurs professeurs.
Nos écoles militaires sont alimentées dans une proportion désastreuse par les anciens élèves des bons pères.
Pourraient-ils y apporter d’autres sentiments que ceux qui leur furent inculqués dès leur jeunesse et déjà portés à un certain orgueil, par le fait même qu’ils connaissent leur supériorité cérébrale, affirmée dans les examens, ces jeunes gens peuvent-ils humainement ne point professer pour un Gouvernement républicain, égalitaire, le mépris que leurs professeurs leur ont infusé dans les moelles ?
Comparez à cet esprit, celui de l’École normale ; une autre pépinière d’intellectuels, aussi. Mais les normaliens, pour la plupart, sont des fils de l’Université, à laquelle ils retourneront un jour. Ils ne sortent pas de chez les Jésuites, qui ne forgent pas des armes pour se faire battre.
Et quand vous aurez comparé, dites si elle n’est pas urgente, cette loi sur la scolarité qui dort en ce moment dans les cartons du Parlement.
A heavy weather skipper
















Excellent article, passionnant et très instructif.