Adapter un texte biblique, un récit mythologique ou historique au cinéma, ce n’est pas toujours facile. À côté des indéniables succès comme Les dix commandements ou Ben Hur, on tombe parfois sur d’authentiques navets comme Le choc des Titans (1981) ou le Noe de Darren Aronofsky. Il faut dire que ces histoires plus ou moins alambiquées, connus d’à peu près tout le monde (occidental), et dont on a souvent entendu la première version dans notre enfance, suscite en chacun de nous une adaptation très personnelle, dont on a du mal à se départir au fil des années.
Prenons le cas de l’Odyssée. Je me souviens parfaitement l’avoir lu vers l’âge de 8 ou 9 ans, dans une version adaptée à un jeune public mais suffisamment complète pour retranscrire l’ambiance générale des aventures d’Ulysse et de ses compagnons d’infortune. Je me souviens également en avoir vu une adaptation télévisée en noir et blanc, ce devait être une sorte de série avec un épisode par aventure, celui avec le cyclope Polyphème m’ayant particulièrement marqué.
Cette relation quasi passionnelle que nous portons vis à vis des récits bibliques, historiques ou légendaires suscite une sorte d’interrogation dès lors que l’adaptation au cinéma à laquelle nous assistons nous remet en question ces formats enfantins. Pour s’en sortir, les réalisateurs doivent jongler entre une adaptation fidèle mais désuète, ou des partis pris qui peuvent décevoir le public qui n’est pas prêt.à s’offrir une relecture du récit dont il est question.
C’est donc avec un peu d’appréhension que je me suis installé hier soir dans la nouvelle salle IMAX du Pathé – Ile Seguin, pour assister à une projection de L’Odyssée version Christopher Nolan. Allais-je en ressortir tout aussi déçu que pour le Noé dont il est question plus haut, ou pour l’adaptation de l’Exode par Ridley Scott ? Dans cette magnifique salle aux tarifs un peu trop élevés à mon goût, et après avoir reçu au moins 3 milliards de pubs Facebook me recommandant d’aller voir ce chef d’oeuvre autoproclamé, je me suis donc coulé dans cet Ulysse interprété par un Matt Damon que je ne m’attendais pas à voir un jour tenir un tel rôle…
Au final, j’en suis ressorti moins déçu que ce à quoi je m’attendais. Nolan a réussi un tour de passe-passe élégant, combinant à la fois une adaptation très personnelle des moments-clefs de ce récit homérique – c’est le cas de le dire – tout en collant de manière assez fidèle au déroulé du texte.
Alors bien sûr, on pourra se désoler du passage de Polyphème, sans évocation de ce « Personne » qui est la marque du génie d’Ulysse – et de Homère, ou du passage un peu rapide chez Circé, où notre héros est quand même censé passer un an en compagnie de la magicienne. On pourra aussi se désoler de l’absence des dieux, Zeus et Poseidon en premier lieu, dont l’Odyssée n’est en réalité que le récit d’une singulière confrontation par Ulysse interposé. Sans parler des techniques de combat largement inspirées de ce qu’on a pu voir au cinéma ces dernières années, et qui semble bien éloigné de ce qui s’est plus vraisemblablement déroulé sur le terrain des guerres et des combats entre peuplades méditerranéennes.
Mais il ne faut pas bouder notre plaisir pour cela. La structure narrative est assez bien respectée, les acteurs sont formidables : je me moquais de Matt Damon, mais il parvient à sortir de son physique de petit voyou de la côte ouest pour se hisser au statut de héros légendaire, Anne Hathaway est parfaite en Pénélope impassible, Tom Holland joue parfaitement son rôle de grand niais de Télémaque, Robert Pattinson est parfait en petit salopard, et tout le reste est à l’avenant, à commencer par Charlize Théron dont on comprend parfaitement qu’elle puisse, avec son physique à la Bo Derek, retenir un Ulysse aussi longtemps – quel dommage que les normes pudibondes actuellement en vigueur à Hollywood ne nous aient pas gratifiés d’un peu plus de scènes langoureuses entre les deux protagonistes…
Quant au sujet qui déclenche la colère sur les réseaux sociaux, soyons clairs : une Hélène d’origine africaine ne pose absolument aucun problème, Salomon était bien parti séduire la reine de Saba au sud de l’Egypte, et les échanges entre les deux rives de la Méditerranée n’ont pas attendu le 15e siècle pour se développer. Alors certes, il faut bien répondre aux normes actuelles pour candidater aux Oscars, mais ceci ne justifie pas cela.
Alors oui, cette version de l’Odyssée passe brillamment son examen, et offre un assez bon – si ce n’est grand – moment de cinéma, sans atteindre le niveau des autres films de Christopher Nolan, dans des registres plus audacieux, comme Memento ou Inception, mais beaucoup plus abouti à mon sens que Tenet ou Oppenheimer.
Finalement, le seul regret que je peux exprimer ici, c’est celui-ci : s’aventurer sur des récits déjà archi adaptés au cinéma, c’est bien, mais il ne faudrait pas que cela devienne une habitude…


