Uber masacrante

Vous l’avez sûrement remarqué, on parle beaucoup d’Uber, ces derniers temps; Il faut dire que les quelques dizaines de milliers de documents qui ont fuité on ne sait trop comment, et constituent ce qu’on appelle délicatement les Uber files ont de quoi alimenter les discussions entre amis. De la sécurité des passagers aux intenses campagnes de lobbying, tout y passe. C’est dingue comment, en un peu moins de 10 ans, Uber est passé du camp de « ces formidables start-up dont tout entrepreneur devrait s’inspirer » à celui de « ces salauds de capitalistes qui bouffent le sang des citoyens lambda en faisant un max de pognon sur le dos des pauvres gens ».

Black is back

Black cars matter

Je me souviens de mes premiers articles, dans les années 2015-2017, sur Uber et l’ubérisation. De ces conférences sur le même thème. Des livres écrits sur l’ubérisation de l’état. De la mythologie liée à la création de l’entreprise, soit-disant créée sur un coup de tête, une nuit passée à chercher sans succès un taxi dans Paris (ou ailleurs, je ne m’en souviens plus très bien). Uber ne faisait pas encore partie du camp du Mal. Au contraire. O voyait, dans Uber, la synthèse de toutes ces entreprises susceptibles de réinventer l’économie – pas à la sauce années 1995-200, attention, la bulle était déjà passée une fois.

Il faut dire aussi que quand Uber est arrivé, l’univers du taxi était un tant soit peu sclérosé. Je me souviens encore de ces taxis qui, lorsque vous les héliez, baissaient leur vitre en vous demandant où vous alliez, pour vous répondre que ce n’était pas leur direction… Ou de ces autres taxis qui, quand vous y pénétriez, sentaient la sueur ou, pire, le tabac. De ces chauffeurs qui écoutaient leur chaîne de radio préférée à tue-tête, sans même vous demander si le style de musique ou de propos vous seyait.

Le digital expliqué à mon taxi

Je me souviens également de l’absence d’embryon de digitalisation de la dimension « service » des taxis. J’en avais même fait un article, en 2007… Commander un taxi relevait alors du calvaire. Il fallait de la patience, des nerfs, du courage même, pour envisager un trajet dont on se demandait s’il n’allait pas s’allonger artificiellement. Le propos d’Uber, c’était de venir changer ces pratiques, ou du moins de les moderniser.

Pourtant, dix ans plus tard, le goût est amer. Certes, on dispose désormais de la géoloc, d’un service de réservation 24/7 via son smartphone, et parfois, mais de moins en moins souvent, de bonbons et de bouteilles d’eau en cas de grosse chaleur.

La panoplie du chauffeur de taxi, en mode digital

Mais après ? Uber a trahi son beau projet initial. Ses méthodes se sont avérées être des méthodes de voyou. Son fameux algorithme de calcul du prix optimal s’est avéré être une vaste escroquerie, allant jusqu’à proposer des tarifs à plus de 90 euros pour des trajets Paris intra-muros, en cas de forte demande. Au prétexte de faire sauter le coût de la licence de taxi, Uber est devenu l’un des plus gros fraudeurs auprès de l’URSSAF. Et les dizaines de chauffeurs amateurs au volant de grosses berlines qui sillonnent la banlieue parisienne n’ont rien fait pour améliorer la fluidité de la circulation.

Sans parler de la polémique sur le prétendu rôle joué par Macron. Mais que peut-on bien reprocher à un ministre de l’économie et des finances de moins de quarante ans, qui étudiait encore la philo le jour où la bulle a explosé, et qui voulait moderniser l’économie de l’une des plus vieilles démocraties en Europe ? À force de tout vouloir politiser, on finit par perdre de vue le sujet principal. Et le sujet principal, ce n’est pas Macron, c’est Uber.

Fais-moi rêver, Kevin !

Au final, le plus gros reproche qu’on peut faire à Uber, c’est de nous avoir fait rêver, et d’avoir trahi ce rêve.

Pourquoi ?

Pour une raison et une seule : le fric.

En valorisant des milliards de dollars une société dont les seuls actifs étaient un pseudo-algorithme, un site internet et une appli mobile, on a reproduit un nouveau modèle de bulle. Une appli open source hébergé par un serveur perdu quelques part de l’autre côté de l’océan aurait tout aussi bien pu faire l’affaire. On n’aurait jamais parlé de lobbying et de manipulation, les taxis auraient été super heureux d’utiliser cette appli sans payer de redevance, et le monde s’en serait peut-être mieux porté.

Finalement, ce qu’on retiendra de Uber, c’est d’avoir remis à la mode la couleur noire chez les taxis.

Par ces grosses chaleurs, ce n’étaient pas une si bonne idée.

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