Nuit

Après Le Barbier est le Nazi, j’ai eu envie de lire d’autres livres d’Edgar Hilsenrath, et c’est par Nuit, son premier roman, que j’ai commencé. Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, a été publié en 1964, vingt ans après la seconde guerre mondiale. Contrairement à Si c’est un homme, ou L’univers concentrationnaire, ce n’est pas un récit autobiographique, qui relate de manière précise l’expérience personnelle de la Shoah de son auteur, comme un témoignage minutieux de ce qui s’était passé.

Nuit est un ouvrage de fiction inspiré de faits réels. Hilsenrath a passé une bonne partie de la guerre dans un ghetto, le ghetto de Moguilev-Podolski, situé à la frontière entre la Moldavie et l’Ukraine, sur la rive gauche du Dniestr. Dans le roman d’Hilsenrath, la ville prend le nom de Prokov, et le fleuve y joue un rôle central. Là, sont entassés des milliers de juifs, venus de Roumanie et des régions alentour, poussés par les nazis et leurs auxiliaires roumains, et maintenus dans une misère absolue pendant plusieurs années.

Le livre décrit, au travers du personnage central, Ranek, le quotidien d’un petit groupe de ces malheureux, qui ont la chance de bénéficier d’un toit, dans ce qu’ils appellent l’asile de nuit, une pièce unique dans un immeuble délabré, mais protégée du vent et de la pluie, où s’entassent quelques dizaines d’individus qui passent leur journée à la recherche de la nourriture qui leur permettra de tenir jusqu’au lendemain.

Les bourreaux n’occupent qu’une maigre place dans ce récit. Le livre se concentre plutôt sur les relations entre les survivants, qui gravitent dans ce vase clos entre l’asile de nuit, le marché – oui, un marché – le grand café, la boutique du coiffeur et le bordel. Ces relations sont basées sur un rapport de force surréaliste, entre celui qui possède encore de quoi tenir un jour ou deux (quelques haricots ou une pomme de terre pourrie) et celui qui, taraudé par la faim, n’a d’yeux que pour une part de ce maigre butin. Alors son marchande, on négocie, on intimide, on échange, on vole aussi. La frontière entre le bien et le mal est bien ténue, et on repense à la zone grise évoquée par Primo Levi. Ce que décrit Hilsenrath, c’est hélas le quotidien de toute population prise en otage dans le siège d’une ville que l’on détruit peu à peu.

Nuit est un livre difficile, mais un livre qu’il faut lire et faire lire.

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