L’islamophobe qui s’ignore

Voici un article que j’ai mis beaucoup de temps à écrire, à penser, à imaginer, à construire. Non parce qu’il ne s’imposait pas, mais parce que ce sujet a pris une telle proportion, en France, de nos jours, qu’on prend, à l’adresser, d’énormes risques d’alimenter les trolls. Pourtant, il me semblait indispensable de prendre mon clavier pour m’exprimer sur ce sujet. Il a fallu qu’un ami, aujourd’hui, me parle de la difficulté à être « arabe » aujourd’hui en France, pour que le déclic opère. Qu’il me dise, avec ses mots simples, que son fils se sent mieux à New-York qu’à Paris, pour que je me décide à m’exprimer.

Comme Mr Jourdain, qui a fait de la prose sans le savoir, il me semble en effet que bon nombre de mes compatriotes sont devenus islamophobes sans le savoir. Ils ne sont pas racistes, loin de là, ils ont même des collègues musulmans, des voisins musulmans, des amis musulmans. Comme certains ont des amis juifs.

Mais, à mots couverts, ou au détour d’une discussion, ils ne pourront s’empêcher, sans le savoir, de flirter avec l’islamophobie. Comment se caractérise cet état ? Par des détails infimes, comme le fait de rire ou de sourire à ces « blagues » puantes, qui ne font que rabaisser les musulmans et les arabes, qu’on entend, parfois, autour de soi. Comme le fait de voir un terroriste en puissance dans toute personne s’exprimant en langue arabe. Comme le fait de voir un musulman radicalisé dans toute personne souhaitant pratiquer sa religion.

Islamophobie, je n’aime pas ce néologisme, il me paraît bancal. Déséquilibré, aurais-je écrit, si ce terme n’avait pris une connotation particulière. Peut-être parce que sa construction relie deux étymologies différentes, arabe et grecque. Pourtant, il s’impose. Comment définir, en effet, celui ou celle que la vue même des musulmans effraie, comme l’hydrophobe a peur de l’eau ? Le terme antisémite aurait pu servir. Il a pris, hélas, depuis quelques dizaines d’années, le sens qui aurait du être dévolu à un terme comme « antijudaïsme », tout aussi laid qu’islamophobie.

Les suffixes « phobe » ou « phobie » désignent la peur. Comme dans xénophobe.

Il faut dire que nous autres, les juifs, avons assez souffert de cet ostracisme pour déceler ces détails infimes dans le comportement de nos semblables. Déceler l’intolérance, c’est notre sport national. Faire preuve d’empathie avec l’étranger, c’est même pour nous un devoir, celui de se rappeler que nous-mêmes avons été étrangers en terre étrangère autrefois (selon la Bible), et connaissons les conséquences que cet état provoque. Pourtant, certains de mes coreligionnaires restent insensibles à ces détails. Et préfèrent se taire, ou regarder ailleurs. Pourtant, quand des actes antisémites se produisent, ils sont les premiers à regretter l’absence de soutien des autres communautés, et à se plaindre de se sentir lâchés.

Il faut dire que les juifs ont développé une arme contre le racisme, une arme que personne ne pourra nous prendre : cette arme, c’est l’humour. Cet humour est si fort, qu’il nous permet même de tourner en dérision les « blagues » les plus racistes. Le juif parvient, avec une force incroyable, à se moquer de l’antisémite. Comme dans la blague suivante, où les propos sont tellement crétins, qu’on finit par rire de la stupidité de l’antisémite qui s’exprime, plus que de son propos.

Savez-vous pourquoi les juifs ont un long nez ?

Non?

Parce que l’air est gratuit.

(anonyme)

Ce sens de la dérision n’a pas encore atteint la communauté musulmane. Une « blague » sur les arabes – et encore, je ne développe pas ici la différence entre arabe et musulman, pourtant fondamentale – reste une blague vulgaire, qui cherche à dévaloriser l’objet de son mépris. Seuls quelques humoristes ont tenté de faire quelques pas de ce côté là, et encore, avec difficulté.

Vivre confortablement dans un tel contexte n’est pas simple. Le délit de faciès existe bel et bien. Le nom de famille d’un candidat reste encore une raison de rejet. Et l’arrivée d’un voisin portant un nom « qui n’est pas de chez nous » provoque toujours la même inquiétude, et les mêmes propos tordus dans l’ascenseur.

Qu’on me comprenne bien, je ne veux pas établir ici de comparaison entre la souffrance du peuple juif, exterminé de manière systématique il y a près de 80 ans et qui a connu des siècles d’exil et de persécution, et les actes ou les comportements ouvertement hostiles aux musulmans vivant en France. Il n’y a aucune commune mesure entre la Shoah et les insultes que l’on entend ça et là. Et la petite manifestante vue il y a quelques jours à la manifestation contre l’islamophobie organisée par des groupes très controversé, avec sa ridicule petite étoile jaune à cinq branches, était une incompréhensible tentative de récupération du malheur des uns sur le compte des tourments des autres. Il y a des symboles auxquels on ne touche pas sans danger.

Mais je suis aussi choqué par certains détails qui passent inaperçus, ou qu’on fait semblant d’ignorer. Comme la montée d’une forme de langage, de propos et d’insinuations, que nous n’aurions pas tolérés il y a 20 ou 25 ans, et qui se sont insidieusement développés au sein de notre société. Bruno Mégret ou Jean-Marie Le Pen n’auraient absolument pas désavoué certains propos, entendus dans la bouche de politiques qu’on aurait espéré plus mesurés. De la même manière, j’ai été tout aussi choqué, par le peu de réactions qu’a suscité l’attentat « manqué » (deux victimes quand même) à la mosquée de Bayonne. Faut-il qu’un carnage se déroule sur un lieu de culte musulman pour qu’on se sente concerné?

C’est vrai, des actes odieux ont été perpétrés par des terroristes se réclamant d’une conception radicale de l’Islam, et qui cherchaient à meurtrir la France depuis plus de vingt ans en France (Bataclan, Hypercacher, Toulouse, mais aussi rue de Rennes et bien d’autres). C’est un fait indéniable, et cela fait désormais partie, hélas, de l’histoire de France. Je suis, et reste indéniablement Charlie, si ça peut vous rassurer.

Mais ces actes barbares ne doivent pas nous rendre aveugle au développement inquiétant que prend le discours de rejet, depuis quelques années, dans notre pays. Un discours qui blesse même ceux qui, nés en Afrique du Nord, se considèrent comme des maghrébins laïcs, et souffrent une double peine. Être jugé pour ce qu’on représente et non pour ce qu’on est, cela n’est acceptable que pour celui qui a décidé d’être le représentant d’un groupe humain, cela ne l’est pas pour un individu lambda.

Aimer son prochain comme soi-même, c’est reconnaître ses droits, ses devoirs, ses souffrances, comme les nôtres. Les propos de mon ami, aujourd’hui, m’ont fait comprendre que cette souffrance n’était pas le fait d’énergumènes, mais d’une partie importante de cette communauté.

Il est temps que nous apprenions à déceler, et corriger l’islamophobie qui s’ignore.

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