Hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers: une fausse bonne idée?

Dans la perspective de réduire le déficit de l’état ou de faire des économies d’échelle, il y a peu d’initiatives qui suscitent l’enthousiasme: en général, les individus sont plutôt mécontents de payer plus de taxes ou plus d’impôts, on l’a vu ces derniers temps avec le mouvement des gilets jaunes. L’idée de reporter les hausses de taxes sur une population qui n’exprimera probablement pas son mécontentement de manière violente ou particulièrement visible peut, dans pareil cas, sembler séduisante. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec l’annonce de la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers non européens, faite il y a quelques semaines par le gouvernement, et qui suscite déjà un tollé parmi les enseignants (cf. ce qu’en dit Olivier Ertezscheid). Essayons de comprendre pourquoi.

De quoi parle-t-on?

Selon les données du ministère de l’enseignement supérieur, il y aurait entre 300 000 et 340 000 étudiants étrangers en France. La France est le 4e pays en termes d’accueil d’étudiants étrangers, derrière les États-Unis, le Royaume-Uni et … l’Australie! Le graphique suivant montre leur répartition par pays d’origine.

Les étudiants non-européens représenteraient environ 280 000 personnes. Je me base sur des données en provenance de sites dédiées au système éducatif, mais je suis certain qu’on peut obtenir des données encore plus fine de la part du ministère, qui diffuse nombre de données en open data. Sur un total de 2 551 000 étudiants (données de 2015-2016), cela représentent un petit 11%.

Les pays du Maghreb forment, on le voit, le plus fort contingent d’étudiants non-européens, avec près de 70 000 étudiants en provenance des trois principaux pays, Maroc, Algérie, Tunisie. La Chine, avec un peu moins de 30 000 étudiants, et le Sénégal avec moins de 10 000, sont les deux autres pays du top 5 des non-européens.

Les études suivies par les étudiants étrangers se répartissent grosso modo en trois catégories: un gros tiers dans les sciences humaines, la littérature et les lettres; un tiers dans les sciences « dures »; et un petit tiers en sciences économiques. Ce sont les académies de la région parisienne qui accueillent le gros du contingent, suivies de Lyon, Lille et Toulouse.

Qu’est ce que rapporterait une telle mesure?

En termes purement économiques, une telle mesure n’est pas forcément une sottise. En augmentant les frais de scolarité de l’enseignement supérieur (de 170 à 2770 euros en licence, et de 240 à 3770 euros en master ou doctorat), l’état, ou en tout cas les universités, récolteraient une manne estimée à environ 900 millions d’euros, soit un petit milliard, qui pourraient faire du bien, et aider à rénover les établissements universitaires ou en améliorer l’offre et le confort.

Les défenseurs de ce projet (curieusement intitulé Choose France) mettent en général en avant deux arguments principaux. Le premier, c’est que dans de nombreux pays, et notamment au Royaume-Uni ou aux États-Unis, qui attirent plus d’étudiants que nous, les frais sont horriblement plus élevés, ce qui signifierait que le prix n’est pas une barrière. On en reparlera plus loin. Le second, c’est que le coût d’un étudiant est estimé à 10 000 euros par an: en faisant prendre en charge par l’étudiant lui-même un quart des frais qu’il engendre, cette mesure resterait avantageuse.

La face cachée des économies

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Certaines actions, qui paraissent logiques au premier abord, peuvent se révéler de véritables désastres à plus ou moins long terme. Dans le cas qui nous intéresse, une analyse plus fine des motivations économiques des étudiants concernés (je rêve que l’équipe de Freakonomics s’empare du sujet), et l’expression réelle des objectifs visés par une politique d’accueil jusque là plutôt bienveillante, auraient dû prévaloir sur les intérêts à court terme.

A quoi sert d’accueillir des milliers d’étudiants étrangers sur son sol? Cela permet, d’abord, de disposer d’un vivier d’étudiants souvent d’assez bon niveau, qui choisissent d’approfondir leurs études en France parce que les infrastructures locales ne suffisent pas à tous les accueillir ou à exprimer leur talent. Ces étudiants peuvent, pour certains, s’installer en France et venir alimenter les contingents de salariés aux compétences parfois clefs, comme dans le secteur de l’inromatique, en forte demande depuis plusieurs années.

Mais la plupart des étudiants étrangers retournent ensuite dans leur pays. Ils contribuent, ainsi, à la perpétuation d’une culture francophone dans des pays où, parfois, le français doit rivaliser de plus en plus souvent avec l’anglais. Et il faut considérer comme une chance, pour la francophonie, que ces étudiants ne soient pas partis faire leurs études dans des pays anglophones.

Que va-t-il probablement se passer?

C’est pour les étudiants en provenance des pays du Maghreb que les choses risquent de se compliquer. Le revenu moyen par habitant au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, atteint à peine environ 300$ par mois. Financer les études de ses enfants, dans de telles conditions, en les envoyant passer trois à cinq années en France, va s’avérer de plus en plus difficile. Certes, le gouvernement annonce qu’il va doubler le nombre de bourses, mais il y a fort à parier que l’obtention de ces bourses deviendra un parcours du combattant. Cette mesure peut donc s’interpréter, de premier abord, comme une limitation indirecte du contingent d’étudiants en provenance d’Afrique du Nord, chose qui me rebute au plus haut point. La famille Kabla, dans son ensemble, est arrivée dans les années 60, et a pu bénéficier, avant naturalisation plus ou moins tardive, des facilités offertes par le système universitaire français. En sont issus plusieurs enseignants, médecins, ingénieurs qui depuis, sont devenus des citoyens français, avec des parcours variés. Que se serait-il passé dans des conditions d’accès plus difficiles à l’enseignement supérieur?

Le deuxième effet probable, c’est que même parmi les étudiants dont le pouvoir d’achat leur permettrait de s’offrir une année de scolarité à 3000 ou 3500 euros en France, on risque de constater une baisse significative du nombre de candidats. Car à partir du moment où l’accès à l’enseignement supérieur devient beaucoup plus cher, nos universités rentrent en concurrence directe avec les universités américaines ou anglaises. Oui, le prix faiblement élevé des études en France entrait certainement dans la balance au moment de choisir un établissement. Si vous devez débourser la même somme pour étudier en France ou à Londres, je ne suis pas certain que nos universités vont pouvoir longtemps rivaliser. Elles n’offrent pas toujours le même niveau, les mêmes débouchés, la même qualité d’enseignement ou les mêmes infrastructures que leurs concurrentes.

À moins que…

Ainsi, sous prétexte d’accroître de manière significative les revenus issus des frais de scolarité payés par les étudiants étrangers, on risque de finalement de réduire le contingent de manière si importante, que la manne attendue sera 3 à 4 fois moins importante que ce qui était prévu.

A moins, et c’est une option possible, que cette hausse des tarifs n’ait réellement pour objectif que de réduire ce contingent, de manière à offrir plus de places pour les étudiants français, dont le nombre s’est fortement accru ces dernières années en raison d’un baccalauréat plus facile, et d’un boom des naissances au début des années 2000? Avec 50 000 naissances de plus en 2006 qu’en 2002, il faut bien anticiper une demande plus forte…

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