Cabinet de curiosités sociales

Décidément, 2018 s’avère un excellent crû littéraire. Après les passionnants livres des auteurs de Freakonomics, ou celui sur l’ADN fossile, voici que je tombe sur le dernier ouvrage de Gérald Bronner, et je compte bien en faire un livre de chevet. Avec ce Cabinet de curiosités sociales, l’auteur de la démocratie des crédules livre un regard passionnant tout autant qu’inquiétant sur nos sociétés modernes.

Rédigé dans une langue truculente et d’une limpidité qui tranche avec certains textes produits par des spécialistes des sciences sociales, ce livre reprend quelques chroniques écrites par l’auteur, entre 2014 et 2017. Ceux qui traquent les publications de Gérald Bronner n’y découvriront donc rien de nouveau, mais auront le plaisir de retrouver, compilées et classées par grandes thématiques, ses productions les plus cinglantes.

Il y a des thèmes récurrents chez Gérald Bronner. La ontée de l’ignorance, la crédulité de la majorité de nos congénères, et leur manque de culture scientifique ou probabiliste en est un des plus présents. On retrouve donc de nombreux textes qui illustrent les comportements aberrants des humains, puisés aux mêmes sources que les spécialistes des sciences comportementales: les références à Kahneman ou Tversky sont nombreuses. La force de Bronner consiste, sur la base des exemples sur lesquels il s’appuie, à décoder nos dérives comportementales les plus anodines.

Mais il y a d’autres thématiques majeures, comme l’importance prise par la diffusion de contenus – ou d’informations – dans notre société de l’attention. Les dangers que présente cette importance de l’attention reviennent souvent, que ce soit dans le cadre des curiosités politiques ou même scientifiques. Attention, Bronner ne demande pas la disparition pure et simple des outils de communication moderne, il est bien trop subtil pour cela. Mais il invite le lecteur à plus de discernement, comme dans toute activité humaine, du reste.Ou encore, l’anthropomorphisme délirant qui, sous prétexte d’accorder plus de droits aux animaux, aboutit à des situations de plus en plus grotesques.

Autre thématique essentielle, et que je trouve particulièrement bien exprimée par l’auteur dans ces quelques 250 pages, c’est l’emprise du présent sur notre passé et notre futur. Nos contemporains ont une tendance, de plus en plus manifeste et pourtant rarement analysée, non seulement de juger le passé à l’aune du présent, mais aussi d’hypothéquer le futur sur la base de considérations présentes. Les deux approches sont tout aussi dangereuses. Analyser le passé en se référant au présent, c’est le premier pas, souvent, vers la manipulation des esprits: les principales religions en ont usé et abusé, qu’on en ait une approche extrémiste ou non. Hypothéquer le futur au prétexte du présent, c’est mettre en danger l’humanité, en annihilant sa capacité d’adaptation, cette stratégie de « test and learn » à l’échelle planétaire dont elle a pu bénéficier depuis des millénaires: le principe de précaution présente finalement plus de risques à moyen termes pour notre espèce…

Si vous voulez remettre en cause les idées reçues qui ont enferré votre capacité de jugement, ce Cabinet de curiosités sociales constitue, sans équivoque, un remède de toute beauté. À lire, faire lire, et pourquoi pas, offrir autour de vous pour les fêtes de fin d’année. Et pas forcément aux plus vieux…

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