Family Link me casse les bonbons

Dans l’univers des applications pour gérer le quotidien numérique de nos chères têtes blondes, les grands acteurs américains ont développé des stratégies similaires dans l’esprit, mais très différentes en termes de réalisation. Celle proposée par Google, appelée Family Link, est un véritable enfer.

Ne vous y fiez pas, ce logo cache une application d’une perversité folle…

Family Link – saison 1

Petit préambule.

Ma petite dernière vient d’avoir 13 ans. L’âge où, dans mon foyer, on accède au précieux : le smartphone personnel. Ce qui ne veut ps dire que l’accès aux nouvelles technologies est complètement prohibé. Comme tout foyer plus ou moins moderne, le mien dispose de plusieurs ordinateurs, d’un âge variant de 10 à 3 ans. Le plus récent est un Chromebook, offert par Google lors de leur campagne promotionnel pour utiliser Google Cloud. Ayant créé un compte pour ma petite dernière sur ce Chromebook, et ayant cherché à en limiter l’accès, j’ai donc créé, il y a 3 ans, un compte Family Link, et je l’y ai inscrite, de manière à superviser ses usages. L’interface de Family Link n’avait rien de très intuitif, mais dans l’ensemble, cela faisait le job, notamment en limitant les accès à Youtube.

Fin du préambule.

Happy Smartphone Day to you

Arrive le précieux smartphone. Il est 22 heures, hier soir. Nous nous installons confortablement face au poste de télévision, histoire de suivre la deuxième mi-temps et le retour de Benzema en équipe de France, tout en procédant à une installation que je pense pouvoir réaliser en une dizaine de minutes.

Funeste erreur.

Le petit Android démarre au quart de tour. Nous passons les premiers écrans, choix de la langue, choix du pays, choix du Wifi. Jusque là, tout va bien. L’insertion de la carte SIM ne pose pas non plus de problème, une Free Mobile à 2€ (tarif de base et traditionnel dans la famille, pour le premier Smartphone). Nous passons également les étapes importantes de sécurisation : code à 6 chiffres, reconnaissance des empreintes, reconnaissance faciale : la NSA n’a qu’à bien se tenir.

Le système demande ensuite de renseigner un compte GMail, ce que nous faisons allègrement. Google reconnaît un compte géré par Family Link, Hosanna, nous pouvons donc procéder à la configuration de cet outil, en autorisant l’installation de l’application appelée à contrôler les usages.

C’est le moment que choisit Griezmann pour marquer son superbe tir en pleine lucarne.

Mon attention est alors détournée, et je remarque subrepticement que ma fille décoche une série d’applications proposées par Family Link.

« Tkt (ça veut dire : ne t’inquiète pas), je gère, je supprime Facebook et tout ce qui va pas servir. « 

Je laisse faire, sans m’inquiéter, et sans songer au drame en cours de préparation. Car une fois cette étape passée, le téléphone est opérationnel, et nous allons maintenant procéder à l’installation des applications de base : WhatsApp, Instagram, Snapchat, Spotify et bien évidemment, TikTok. Nous ouvrons Google Play, et sélectionnons la barre de recherche pour saisir les premiers caractères de Whats…

C’est là que l’univers bascule. Que le monde s’écroule. Que la gorge se serre, la voix se noue et les yeux s’humidifient.

Houston, we have a problem

« Papa, ya un problème ».

« Quoi donc ? »

« Le clavier. »

« Quoi le clavier ? »

« Ben ya pas de clavier, justement ».

Le clavier a en effet laissé sa place à la commande vocale. Rien de bien grave, les usages vocaux se sont largement répandus. Mais pour saisir du texte, un clavier, c’est quand même pratique, parfois. Et c’est là où un papa expérimenté, 30 années de digital au compteur (au bas mot), prend toute son importance. Le quart d’heure Warholien, version domestique.

« Tkt (je parle djeuns, moi aussi), regarde, ça se configure ici ».

Je presse la petite roue dentée qui permet d’accéder au paramétrage. Menu système, mode de saisie, clavier. Et là, stupeur : aucun autre mode de saisie n’est proposé. Écran vide, blanc, blême. Rien. Nada. Une sorte de remake du tableau blanc de « Art », l’humour en moins.

« Attends, j’ai dû faire une erreur, je recommence ».

Même parcours, même succès. Je recommence une bonne dizaine de fois. Rien.

C’est à ce moment là que le grand-frère s’en mêle. Quatre ans de plus, doté de l’expérience et des certitudes de quatre années passées sur un Smartphone de la même marque et presque identique, il se saisit du précieux appareil, tapote deux ou trois trucs. Repasse par les mêmes menus. Rien. Il a beau chercher sur Internet (sur son Smartphone à lui) une éventuelle solution, rien ne vient.Retour au foot.

La tension monte d’un cran. 30 années d’expérience en débugage d’applications conçues par le reste du monde m’ont appris que l’origine du problème est souvent située là où on cherche le moins. En l’occurence … du côté du mode parental.

C’est là où vous vous dites : mais attends, j’étais pas censé lire un article sur Family Link ? Et bien voilà, on y arrive.

Google, et son jargon prétentieux

Je bascule donc sur l’interface de Family Link, pour voir si par hasard, il n’y aurait pas quelque chose qui bloque de ce côté là. Bingo ! Apparemment, au moment où Griezmann plaçait sa frappe, ma fille a sans le savoir désactivé nombre d’applications Android, dont des applications liées au système : elle ne peut donc pas changer de mode de saisie.

Je pense donc pouvoir rétablir la situation à son avantage. Sauf que Family Link ne me permet pas de faire grand chose. Impossible de trouver cette putain d’application qui gère le clavier.

Qu’à cela ne tienne, je vais désactiver Family Link.

Vous avez déjà essayé de désactiver Family Link ? Non ? Ça vaut le déplacement.

D’abord, on ne peut pas le désactiver. C’est comme ça. On peut supprimer des comptes, supprimer Family Link, danser la danse du ventre, sauter sur un pied, faire le poirier, faire des incantations, allumer un cierge, pas de problème. Mais désactiver Family Link, même pour cinq minutes, pas possible.

Qu’à cela ne tienne (bis), me dis-je, je vais supprimer les comptes des enfants. Et je les réinstallerai plus tard. Je commence donc par supprimer le compte de ma plus grande fille. Elle est majeure, vaccinée, elle peut gérer son smartphone sans moi.

Ce n’est d’ailleurs pas sans une certaine angoisse que je procède. Car supprimer a deux sens, en français et en informatique : retirer et détruire. Vais-je parvenir à retirer le compte de ma fille, ou bien vais-je carrément le détruire de manière arbitraire, sans possibilité de retour, fin du compte GMail et des milliers de données personnelles associées ? Comme dans l’épisode 3 de l’Arme Fatale, dois-je débrancher le fil rouge en premier ou bien le fil bleu ?…

Suspense…

Ouf…

« Papa, c’est quoi ce truc », me dit-elle sur WhatsApp, en m’envoyant une copie d’écran de l’alerte reçue.

« Tout va bien, je te supprime un truc qui ne sert à rien ».

« Ah bon, j’savais même pas que je l’avais, ce truc ».

C’est bien parti me dis-je, ça marche avec le compte de la grande. En plus, on a associé un adjectif très probant à Family Link : ce truc. Le succès technique passe par le succès sémantique. Passons maintenant au compte de la plus jeune. Je demande donc à le supprimer.

« Impossible », me répond Family Link. « Votre enfant a moins de 15 ans, il faut attendre qu’elle ait 15 ans ».

Quoi ? Je ne peux pas supprimer un compte alors que je suis le père et l’administrateur ? Attends un peu développeur de mes deux, tu vas voir comment je vais faire.

Direction paramètres du compte de l’enfant, je change la date de naissance. De 2008 je passe à … 2000.

« Impossible », me répond Family Link. « Votre enfant a moins de 15 ans, il faut attendre qu’elle ait 15 ans ».

Attends, me dis-je, j’ai déjà eu ce message. Deux fois le même message, pour des opérations de désactivation, ça pue. Ce machin est grotesque. Je vais le virer. Et pour cela, aux grands maux les grans remèdes : je vais réinitialiser le smartphone nouvellement installé.

Direction la roue dentée, le menu paramètres, système, réinitialiser.

Et là que me dit Android ?

« Veuillez vous identifier ». Avec le code de sécurité à 6 chiffres.

Sauf qu’il n’y a toujours pas de clavier (cf. pus haut).

Je résume pour les lecteurs perdus. On a Smartphone tout neuf, avec un Android tout neuf, un Family Link tout neuf. Mais pas de clavier à cause d’une erreur de configuration de Family Link. On essaie de rétablir la situation, mais pour cela, il faut s’authentifier, en saisissant un code, impossible à saisir car il n’y a pas de clavier, à cause de Family Link.

Il est 23h30, le match est fini depuis belle lurette. Il est plus que temps que ma gamine aille dormir, il y a classe le lendemain.

Sauf que pour configurer ce putain de Smartphone, il me faut le déverrouiller, et donc passer par l’étape du code à 6 chiffres (sans clavier) ou de la reconnaissance faciale. Or à moins de couper la tête de ma progéniture (identification faciale) ou un doigt (empreinte digitale), je n’aurai pas d’autre moyen pour le déverrouiller. Et je ne suis pas un montsre.

Que faire ?

Je finis par trouver la réponse sur un forum quelconque. Il y a un autre moyen de réinitialiser ce modèle de Smartphone. Comme sur un iPhone, en appuyant sur plusieurs touches à la fois (interrupteur, volume), on peut basculer dans un mode qui fait un hard reset.

Je peux la renvoyer se coucher, et procéder à une nouvelle installation. Cette fois, je ne dirai pas à FamilyLink de tout bloquer.

Et là, ça marche. Ouf.

Moralité

Moralité ? FamilyLink est un outil trop puissant doté d’une interface trop pauvre. La moindre erreur de paramétrage peut provoquer des blocages dont on ne peut se libérer, à moins de tout remettre à zéro.

C’est ce qu’en langage courant on appelle : une daube.

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