Compresser, vaste programme

Dans l’univers des néologismes qui m’horripilent, je dois avouer que j’ai un faible pour « compresser » et presque toutes les formes qui en découlent – compressé, compressée, etc. à l’exception de compression. Ma relation avec cette famille de mot remonte en effet à plusieurs décennies, très exactement au printemps 1987. J’effectuais, à cette époque, mon stage de fin d’études au sein d’un département de R&D de la société Schlumberger à Montrouge, sur un sujet alors naissant : la compression d’image.

L’enjeu était de taille, bien que je n’en aie eu que faiblement conscience à cette époque. La représentation des images sur un ordinateur, sous la forme d’un fichier numérique, me semblait encore un sujet d’importance mineure. À quoi bon se fracasser le cerveau pour inventer un n-ième algorithme qui permettrait de grappiller quelques octets ? Mon jugement manquait évidemment de profondeur : de nos jours, avec l’explosion du nombre d’images numériques créées quotidiennement et stockées sur des serveurs pour une durée supposée illimitée, passer de 1Mo à 100 ou 150ko sans perte de qualité majeure présente un intérêt crucial.

Je travaillais alors des algorithmes de compression basés sur l’extraction de matrices de pixels, qu’on regroupait par clusters de matrices proches au sens d’une distance à déterminer, et on remplaçait les matrices d’un même cluster par un représentant qui permettait de réduire la distance de l’image ainsi obtenue à l’image initiale. En faisant varier la taille de ces matrices, la type de distance, on obtenait alors des résultats différents. Nous utilisions alors à peu près toujours la même image pour effectuer nos tests. Il s’agissait du visage d’un top model suédois, qui avait posait dans le magazine Palyboy, et dont le joli minois, surmonté d’un chapeau, était utilisé par tous les articles de recherche consacrés à ce sujet, afin de partir sur la même base.

La célèbre photo de Lenna utilisée pour comparer des algorithmes de traitement d’images

Mais revenons à mon propos. Le résultat obtenu par un tel algorithme est une image dont la taille est plus petite que celle de l’image initiale. On parle alors de compression d’image, et le terme « compression » est, ici, parfaitement approprié. Mais comment qualifier l’image obtenue. Pour moi, il n’y avait pas de doute : il s’agit d’une « image comprimée », et on doit utiliser le participe passé du verbe « comprimer ».

Hélas, j’ai pu constater avec un effroi certain que cette terminologie n’est pas celle adoptée par la majorité de mes compatriotes, et que l’expression couramment utilisée est celle d' »image compressée ». Mais est-elle correcte ? Pour moi, indubitablement non. Pour une raison simple.

Le verbe comprimer appartient à une famille de verbes construits sur la même forme : imprimer, déprimer, supprimer, réprimer et bien sûr, comprimer. De chacun de ces verbes, on peut extraire un substantif, et un participe passé. La règle est très simple.

  • Quand on imprimer un document, on parle d’impression et de document imprimé.
  • Quand on supprime un élément, on parle de suppression et d’élément supprimé.
  • Quand quelqu’un déprime, on parle de dépression et de personne déprimée.
  • Quand on réprime un mouvement, on parle de répression et de mouvement réprimé.
  • Et donc, quand on comprime une image, on parle de compression et d’image comprimée. Et non compressée.

Parle-ton de document impressé ? D’élément suppressé ? de personne dépressée ? De mouvement répressé ? Évidemment non.

Rien n’est plus inélégant que le verbe « compresser ».

Sans avoir besoin de faire de douteux jeux de mots.

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