Connaissez-vous Yossi Cohen ? Patron du Mossad de 2016 à 2021, il a récemment publié un récit autobiographique traduit en français et en anglais, ce qui lui a valu un passage remarqué dans le podcast Legend animé par Guillaume Pley, dans le cadre d’une campagne promotionnelle rondement menée. Ce podcast a d’ailleurs donné lieu à de singulières réactions sur le web et dans la presse, aussi bien dans les rangs de LFI qu’au sein de la rédaction du Monde, mais il n’y a rien de surprenant, n’est-ce pas ?
C’est par ce podcast que j’ai découvert Yossi Cohen – le dernier livre que j’ai lu sur le Mossad il y a quelques années s’arrêtait à 2015, avant son accession aux commandes. Après avoir écouté le podcast, je n’étais pas vraiment convaincu par sa prestation, qui ressemblait plus à un show au timing millimétré qu’à une interview sincère. Mais je me suis quand même procuré son livre, Combattre pour la liberté, on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. Et au final, ce n’était pas un mauvais choix.
Car contrairement au podcast, durant lequel il jouait le rôle d’une sorte de James Bond israélien, capable de faire des choses incroyables (pirater un téléphone, tuer un interlocuteur, apprendre par coeur tout ce qui lui passe sous le nez) qu’il ne va quand même pas faire en direct, cet espion professionnel se livre à un exercice beaucoup plus rigoureux, qui joue moins sur le show off et plus sur l’analyse d’un parcours de vie.
Yossi Cohen est né au sein d’une famille de sabras, installés en Israel depuis plusieurs générations, qui plus est dans un milieu religieux qu’on peut qualifier d’orthodoxe. Ses premiers exploits, il les réalise sur les bancs d’une yeshiva, avant de céder à l’appel du large. C’est qu’au sein d’une famille qu’on qualifierait aujourd’hui de sioniste religieux, il est de bon ton de participer à l’effort national et de faire son service, contrairement à ce qui se passe dans le milieu ultra-orthodoxe de nos jours.
C’est à l’issue de ce service, réalisé au sein d’une unité de parachutistes, qu’il est repéré et recruté par le Mossad. Il va suivre une formation assez longue, deux ans si j’ai bien compris – Yossi Cohen reste souvent assez flou sur ce qui touche à son métier.
Puis il va devenir agent traitant, un rôle qui l’amène à rencontrer le camp adverse et à tenter de retourner des individus qui pourraient aider Israel, de manière consciente ou non, à rassembler de l’information utile pour de futures opérations. Yossi Cohen reste volontairement assez circonspect, ne décrivant que deux missions avec des contacts libanais proches du Hezbollah.
L’agent Y
Yossi Cohen aurait pu rester un cadre de second ordre au sein du Mossad, mais le destin frappe à sa porte sous l’apparence de Meir Dagan, qui le propulse à la tête des opérations d’espionnage contre l’Iran, à l’époque où des soupçons de plus en plus graves pèsent sur le régime des mollahs. D’un côté, le gouvernement iranien joue l’ouverture avec ses interlocuteurs occidentaux, mais de l’autre, il met des conditions incroyables aux visites des inspecteurs de l’AIEA… Le Mossad en déduit que l’Iran joue double jeu et décide de collecter la preuve qu’il est en train de développer un arsenal nucléaire, et non de développer un programme nucléaire civil.
En 2018, Yossi Cohen dirigera une opération incroyable au terme de laquelle les gouvernements occidentaux ainsi que l’AIEA disposeront des preuves du mensonge iranien, ce qui décidera Donald Trump à rejeter l’accord conclu sous l’administration Obama. Le Mossad, sous l’impulsion de Yossi Cohen poursuivra ses efforts pour réduire les progrès des ingénieurs iraniens, allant jusqu’à éliminer le chef du programme, dans le cadre d’une incroyable opération menée par un snipper à distance…
Bien sûr, le livre évoque l’opération des bipeurs, sans s’attarder sur les détails. Pour en savoir plus, il faudra trouver d’autres sources. Il évoque également la guerre de douze jours qui a opposé Israel à l’Iran, et s’arrête sur cet événement, en espérant que ce serait la conclusion des hostilités entre les deux pays. Visiblement, il a été mal informé, et n’a pas anticipé la suite des opérations, en février 2026…
Un futur premier ministre ?
Tout patron du Mossad qu’il est, Yossi Cohen n’est pas un écrivain – même si son livre abonde de citations, probablement collectées pendant les longues soirées passées seul en mission – une des facettes les plus tristes de ce métier. Son livre répond donc à un projet, mais lequel ?
Le premier, à mon sens, c’est de faire vivre de l’intérieur ce qui se passe dans la tête d’un chef espion. Yossi Cohen n’est pas une brute malgré son look à la Schwarzenegger dans True Lies. C’est un intellectuel, qui se pose des questions sur son rôle, sur le mode de vie des agents secrets, sur l’éthique même de ce type de métier, ainsi que sur les relations diplomatiques. Ni faucon ni gauchiste, il nous fait découvrir un parcours qui mêle opérations sur le terrain et relations diplomatiques intenses dès lors qu’il accède à un haut niveau de responsabilité.
Le second, et c’est assez clair dès le début du livre, c’est qu’il essaie de se positionner dans le cadre politique en Israel. Âgé de seulement 65 ans, il n’a pas l’air de vouloir se contenter d’une retraite peinarde chez Softbank. Il s’intéresse de près à la politique, et veut poursuivre son action au service de l’état, si possible au poste suprême.
Mais cela ne va pas sans risque, le premier étant sans doute de se poser en travers du chemin de Benjamin Netanyahou, dont on sent qu’il le respecte dans un cadre professionnel, sans toutefois être parfaitement d’accord avec ses choix politiques. Yossi Cohen cherche la paix, une paix négociée, mais une paix quand même. Ses critiques contre le président ukrainien et ses propos assez flatteurs à l’encontre de Vladimir Poutine doivent être compris en ce sens : il accepte les concession qui lui permettent de conserver des privilèges, et prétend ne pas chercher à écraser son adversaire, si celui-ci ne cherche pas à l’anéantir.
C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre certains passages – dont le premier chapitre – qui font penser à un concours de name dropping. Yossi Cohen connaît des gens importants, notamment dans les pays arabes qui ont accepté de faire la paix avec Israel dans le cadre des accords d’Abraham, on l’a bien compris, et il veut que cela se sache.
Au cas où le chemin vers le poste de premier ministre serait un peu plus dégagé.
Sois patient, Yossi, tout vient à point à qui sait attendre…
