2017, l’année Le Pen ?

A deux mois du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, la plupart des sondages donnent le Front National en tête au soir du 23 avril. Arrivera-t-il en tête à l’issue du second tour, le 7 mai prochain? C’est ce qui me semble le plus probable, et voici pourquoi.


Photo: Blandine Le Cain. Source: Wikipedia

Marine Le Pen a réussi le relooking de son parti

Après avoir évincé son père, Marine Le Pen a réussi à faire passer le Front National pour un parti comme un autre. Les leaders frontistes les plus virulents et les plus ouvertement racistes ont été mis de côté. Le FN veut offrir un visage policé. Il se positionne comme le plus grand parti de France, ce qu’il est probablement, alors que les autres partis politiques s’effondrent peu à peu. Son opération de séduction le mène jusqu’aux portes de la communauté juive, un comble quand on se souvient des propos inconvenants tenus pas son père, à plusieurs reprises au cours de sa carrière politique.

Personne pour défendre le bilan du dernier quinquennat

Avec le renoncement de François Hollande et l’échec de Manuel Valls aux primaires de la gauche, le gouvernement sortant n’a plus de représentants. Personne ne viendra défendre le bilan des cinq années passées, et surtout pas le candidat PS, qui fit parti du camp des « frondeurs ». Ce dernier n’aura probablement qu’un soutien minimal de la part des ministres encore au gouvernement, qui pourraient bien être tentés par l’option Macron, qui lui non plus n’a pas choisi de supporter le bilan du dernier quinquennat. Deux candidats issus de la sphère du PS – même si Macron n’est pas franchement un candidat de gauche – c’est un de trop face au leader du FN.

Une droite qui renoue avec les affaires

Avec la victoire de François Fillon à la primaire de la droite, on croyait que le grand parti de droite avait enfin choisi un candidat au-dessus de tout soupçon. Cela changeait des affaires qui avaient marqué les années Sarkozy (de Bygmalion à l’affaire Woerth) ou les années Chirac (un client régulier des unes du Canard Enchaîné). Hélas, les dernières semaines ont montré que même François Fillon avait ses petits secrets. Oh, rien de bien grave, juste quelques centaines de milliers d’euros de salaires pour l’emploi fictif de son épouse (au passage, on en a découvert de belles sur les conjoints nommés assistants parlementaires, et leurs indemnités de fin de CDI, alors que leur rôle ne peut par définition durer qu’une magistrature). Un futur président qui fait des économies sur le dos des contribuables? C’est toujours quelques voix de plus pour les candidats populistes.

Et n’allez pas croire que les affaires similaires qui touchent le FN auront un impact quelconque: les emplois fictifs au FN se sont faits sur le dos de l’Europe, et non de l’état français. D’une certaine manière, il y a une cohérence de fond dans le comportement du Front National.

Des primaires qui ont fractionné les électorats

Les primaires qui se sont déroulées il y a quelques semaines ont permis, paraît-il, de choisir des candidats de manière plus démocratique. Mais au passage, elles ont surtout produit un éclatement des partis qui sont censés supporter leurs candidats. Je doute que les supporters de Valls se mobilisent massivement pour soutenir le candidat PS au premier tour. Et l’atmosphère de défiance qui accompagne la campagne de François Fillon s’amplifie de jour en jour, alors que les candidats éliminés et leur entourage évitent de se mouiller, et se tiennent prêts à un éventuel plan B… qui ne viendra probablement pas. Au deuxième tour, cela se ressentira forcément.

Un deuxième tour face au FN? Du déjà vu, mais…

En 2002, on s’en souvient, le deuxième tour avait déjà opposé Jean-Marie Le Pen à Jacques Chirac. Ce dernier l’avait emporté avec un score d’état totalitaire, grâce au soutien des voix de gauche. En serait-il de même en 2017, si un candidat de droite ou de gauche arrivait au second tout face à Marine Le Pen? J’en doute fort, car le clivage gauche-droite est encore plus fort de nos jours qu’il y a quinze ans. Imaginez-vous les électeurs de Jean-Luc Mélenchon ou de Benoît Hamon se déplacer pour soutenir François Fillon? Ou les électeurs de droite porter leurs voix vers les deux précédents? Et je ne pense pas qu’Emmanuel Macron, malgré ses efforts, soit en mesure de s’imposer au premier tour, ni de rassembler des voix de droite et de gauche lors d’un éventuel second tour.

Je me souviens encore de la réaction d’un collègue, électeur de gauche en 2002, après le passage en force de Jacques Chirac. Il avait voté pour lui au second tour, mais m’avait déclaré qu’il ne recommencerait plus jamais, étant donné le plebiscite dont ce dernier avait ainsi profité: mieux valait une victoire étriquée au risque de perdre, qu’une victoire massive face au FN. Je crains que de nombreux compatriotes ne pensent ainsi désormais.

Les instituts de sondage sont en terrain inconnu

On l’a déjà vu avec le référendum sur le Brexit et l’élection présidentielle américaine, les sondeurs ne sont pas à l’aise lorsqu’ils doivent mesurer les intentions de vote sur des choix encore jamais opérés, ou sur des populations mouvantes. Deux inconnues majeures se présentent. La première, c’est le niveau d’abstention: selon le point précédent, je pense qu’il atteindra un niveau record au second tour. Le second concerne les reports de voix entre électeurs de gauche et de droite. Or on se trouve avec des candidats qui, à l’exception de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon, ne se sont encore jamais présentés à une élection présidentielle. En matière de reports de voix, comme de prédictions, les instituts de sondage opèrent en terrain inconnu.

Une ambiance électrique

Si tout cela ne suffisait pas, voici que l’actualité s’en mêle, avec l’affaire du jeune Théo, tabassé par des policiers. En quelques heures, par le bienfait des chaînes d’information en continu, l’affaire est devenue celle des « violences policières » (c’est bien connu, policiers passent leur temps à se défouler sur des jeunes, n’est-ce pas?). Oubliée l’union nationale post-Bataclan, le flic défenseur de la nation menacée est devenue la menace principale. Les quelques milliers de jeunes qui cassent tout ce qui se trouve sur leur passage depuis une quinzaine de jours n’ont pas droit aux mêmes condamnations. Tout cela ne sent pas bon, et ne fera qu’ancrer nos concitoyens sur des positions extrêmes. Jean-Luc Mélenchon l’a bien compris, parti draguer des électeurs du côté des manifestations de ces derniers jours.

Voilà, tout cela peut vous sembler passablement pessimiste ou mal argumenté, mais peu importe: je suis absolument convaincu que le Front National a de grandes chances de l’emporter d’ici quelques semaines. Et que malheureusement, il est trop tard pour empêcher son ascension.

Quelles en seraient les conséquences? Qu’est ce que cela signifierait pour nous, citoyens français? Que signifierait, pour l’Europe, le fait qu’un de ses principaux pays soit dirigé par un parti populiste, farouchement anti-européen? Il est temps de l’imaginer et d’en tirer les conséquences.

Le 8 mai, il sera trop tard.

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