L’étrange défaite

« …Un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur« , et c’est au lendemain de la débâcle que Marc Bloch écrit « L’étrange défaite« , un texte d’une limpidité et d’une actualité extrême. Un livre que tout étudiant devrait avoir étudié, aussi bien pour ses qualités littéraires que pour sa valeur historique. Chercheur, professeur d’histoire à l’Université puis maître de conférences à la Sorbonne, cofondateur des Annales d’histoire avec Lucien Febvre, Marc Bloch est alors âgé de 54 ans. Quadruplement cité pendant la première guerre mondiale, mobilisé sur sa demande alors qu’il pouvait être exempté dès les premières jours de la seconde, Marc Bloch est d’abord assigné aux liaisons avec les forces britanniques, puis, du fait d’une triple assignation sur le même poste (!), chargé du ravitaillement au sein du Service des essences de l’armée. Son texte prend la forme d’un réquisitoire en trois parties.

Présentation du témoin

Dans la première, Bloch décrit son histoire personnelle. Après une brève introduction sur son parcours universitaire et de soldat, il expose dans le menu détail ces jours de mai et juin 1940, qui l’ont conduit de dépôt d’essence en dépôt d’essence. Ensuite, après un court passage en Angleterre, un retour sur le sol national dans une Normandie qui se croyait encore loin de la ligne de front et devait recevoir les premiers coups de boutoir de l’armée allemande peu après. Tout au long de cette première partie, on découvre une armée française volontaire mais mal organisée, victime d’une bureaucratie digne des pires récits kafkaïen, aux prises avec ce qu’elle n’arrivait pas à concevoir. Pour elle, l’avancée des forces ennemies s’apparentent à un cygne noir, à un événement imprévu parce qu’impensable. À cette description minutieuse des opérations, Bloch ajoute quelques portraits des officiers auxquels il eut affaire. On y croise les plus couards comme les plus courageux, les plus défaitistes comme les plus mobilisés. Mais rien n’y fait, la victoire allemande se produit au terme d’à peine 40 jours d’un combat inégal, du 10 mai au 17 juin 1940.

La déposition d’un vaincu

Reprenant alors son habit d’historien, Marc Bloch introduit la seconde étape de son exposé par une série d’interrogations dont on imagine bien les réponses.

Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux.

Dans cette partie du réquisitoire, la plus longue, Marc Bloch va détailler un par un les défauts de l’armée française, telle qu’elle fut conçue et organisée pour s’opposer aux forces nazies au début de ce conflit. Pour lui, cette guerre fut celle d’un état moderne contre un peuple sous-développé, avec le désagréable sentiment que cette fois, c’était aux soldats français de se battre avec des sagaies. Lente dans sa conception du combat, convaincue que le conflit de 1939-1940 se gagnerait en opposant la même logique que celle qui avait permis de gagner en 1918 – étirement du front, puissance de feu – l’armée française est passée à côté de la guerre mobile. Les allemands ont adopté la mobilité comme un atout décisif, faisant un usage immodéré de chars, d’avions, et surtout de mobylettes. Résultat : un front qui avançait chaque jour, chaque heure, là où l’état-major français attendait qu’il se fige, dans une nouvelle guerre de position qui n’eut jamais lieu.

L’accusé principal, c’est l’École de guerre, cette institution qui selon Marc Bloch a empêché toute tentative d’émergence d’une doctrine moderne, refusant de voir dans la « machine » un avantage, bref une institution prise dans une vision complètement rétrograde. L’édition Folio histoire de « l’Étrange défaite » est agrémentée de textes additionnels, dont un commentaire d’un livre écrit par un polytechnicien, le général Chauvineau, et préfacé par le maréchal Pétain. Ce texte, dont Bloch pense qu’il aurait pu être pensé et imaginé par Pétain lui-même, écrit en 1939, expose mot pour mot la vision du combat telle que conçu par les promoteurs du combat à l’ancienne, un mix d’infanterie et d’artillerie, dont l’armée allemande n’a fait qu’une bouchée.

Pourtant, laisse entrevoir Bloch, il aurait été facile de contrer la machine allemande. Au lieu de vouloir à tout prix tenir des positions qui s’effritèrent jour après jour, il était possible de saboter jour après jour les réseaux routiers, nécessaires à l’avancé des troupes allemandes, et notamment des chars et des mobylettes précitées. Bref, les emmener sur un terrain où elles ne seraient pas à leur avantage. Quant à l’aviation, Bloch rappelle les dégâts avant tout psychologiques qu’ils occasionnent (les sirènes des Stukas). La bataille d’Angleterre qui suivit montrera que la supériorité aérienne de l’Allemagne nazie pouvait être bousculée. Encore eût-il fallu investir suffisamment en temps de paix, produire suffisamment d’avions et mobiliser suffisamment de pilotes.

Examen de conscience d’un français

La troisième partie est, elle, consacrée à une analyse à rebours des raisons profondes de la débâcle. Pour Bloch, ces raisons remontent à une sorte de dépérissement de la société française tout au long des décennies qui précèdent. La faute à un modèle endogame, où des élites qui se contentent de peu ont passé leur temps à s’auto-entretenir, laissant peu à peu le tissu national se désagréger. Ces élites, il les cite nommément : les écoles spécialisées, et entre autres, l’École polytechnique et de sciences politiques, si cloisonnées et si distantes de la société dont les cadres qui en sortent sont censés guider. Marc Bloch en appelle même à la création d’une nouvelle école capable de produire de nouveaux profils de dirigeants – on y voit poindre les prémices d’une ENA à qui on fait tant de reproches de nos jours. La faute à un parlementarisme qui a laissé les extrêmes diriger le pays de fait, si ce n’est de droit. Des extrêmes capables de revendiquer une chose un jour et le contraire le lendemain, qui d’un côté appellent à démilitariser le territoire national et à envoyer des troupes soutenir les républicains espagnols, ou de l’autre revendiquent la supériorité nationale avant de se jeter dans les bras allemands…

À la lecture de cette troisième partie, le lecteur contemporain pourrait s’inquiéter. Car les défauts que relève Bloch, sont toujours aussi flagrants. Et les événements des dernières années, comme l’essor de l’extrême-gauche ou le renforcement de l’extrême-droite, parvenue en vingt ans par deux fois aux portes du pouvoir, a de quoi laisser songeur.

« L’étrange défaite » est un texte d’une étrange modernité. Et si ce texte a valeur historique, il a aussi valeur d’avertissement, pour des élites qui cherchent à s’auto-reproduire, et perdent ainsi toute capacité à s’ouvrir à des analyses et des idées tout aussi vertueuses.

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