Je ne suis pas fan de Sarah Knafo et de son époux, Eric Zemmour. Leur projet politique, leur parcours politique, leur manière même de faire de la politique, ne réveillent pas, chez moi, un enthousiasme fou. Et les résultats obtenus à ce jour, tant par Zemmour à la présidentielle que par Knafo aux municipales à Paris, tendent plus à affaiblir les candidats avec lesquels ils partagent des idées qu’à réduire les chances de leurs véritables adversaires. Sans parler de leur ancrage national, qui se révèle bien faible au-delà de Paris et de la région parisienne, et rend peu crédible toute candidature présidentielle. Bref, beaucoup de bruit pour un impact finalement assez faible.
Je ne suis pas non plus fan des livres politiques en général. Leur parution, souvent concomitante à un projet électoral bien déterminé, fait partie d’un rituel qui n’apporte pas grand chose aux débats. Et si certains les écrivent eux-mêmes, beaucoup font appel à des plumes rémunérées pour mettre en forme des idées brouillonnes. On les lit parfois plus pour les anecdotes qu’ils révèlent, que pour la valeur du programme qu’ils défendent. Quand on les lit.
Top 50
Évidemment, quand un livre politique se classe longtemps en tête des ventes Amazon, le sujet m’intrigue. Cela ne me pousse pas forcément à faire l’acquisition du livre en question – la vie d’un Jordan Bardella ne m’intéresse absolument pas – mais si on me l’offre, je ne me fais pas plus obséquieux que je ne le suis, et je mets un point d’honneur à le finir. Ce qui fut le cas avec Le casse du siècle, le livre de Sarah Knafo, que j’ai lu avec finalement un intérêt soutenu. Je remercie donc chaleureusement l’ami qui m’en a fait cadeau.
Pour un livre politique, c’est un livre original, construit comme une enquête policière suivie d’un procès, dans le but de déterminer les auteurs du casse du siècle, à savoir l’appauvrissement de la France, plombée par une dette qui ne finit pas de croître, alors que de nombreux Français se plaignent de la dégradation de leur cadre de vie et de leur pouvoir d’achat.
Pour les lecteurs paresseux, c’est écrit gros, dans un style enjoué, qui – évidemment, par les temps qui courent, on finit pas se poser la question – a probablement reçu un petit relooking via une IA : les triades d’arguments, les formulations ternaires, une fois ça va, mais leur répétition finit par intriguer…
Cela n’enlève rien à l’agrément de lecture, et j’ai même vu un lecteur passer une après-midi en sa compagnie, installé dans un café du bord de mer à Deauville, accompagné d’un bon cigare, plutôt que de regarder la mer et les mouettes…
Spolier alert
Mais revenons au livre lui-même. Le projet de Sarah Knafo, c’est de comprendre comment la France, un des pays développés où les prélèvements sociaux sont les plus élevés, ne parvient pas à réduire sa dette, alors que la qualité des services, le pouvoir d’achat et le niveau de sécurité ou d’éducation ne cessent de baisser. Les coupables, bien évidemment, ce sont les responsables politiques qui se sont succédés depuis un demi-siècle, qui ont prétendu résoudre ce problème sans aller au bout, en renonçant, par clientélisme, paresse ou instinct de survie politique, à mettre en peuvre les réformes qui s’imposent.
Ces réformes, Sarah Knafo les propose vers les trois-quarts du livre. Il y a bien sûr le couplet sur l’immigration, mais la liste des propositions ne se réduit pas à cela. Elle vise surtout à rationaliser le budget de l’État, à mieux contrôler les dépenses, à supprimer celles qui n’ont pas de sens ou ne se justifient plus. Difficile de lui donner tort sur ces sujets là. Le seul problème, c’est la mise en oeuvre de ces changements, sans disposer de relais politiques ou de supporters suffisamment fort pour tenir bon.
Knafo veut mettre le temps de son côté, en faisant appel aux référendums et des décrets rapides. Elle invoque une culture du résultat. Elle veut agir vite. Cela ne vous rappelle rien ? Évidemment, on pense à Elon Musk, et à son court passage au DOGE, qui s’était achevé en eau de boudin, sur un fond de désaccords profonds entre Trump et son ancien meilleur ami. Mais la comparaison s’arrête là. Knafo est une énarque, elle connaît un peu mieux certains rouages de la fonction publique, alors que Musk, chef d’entreprise, n’ aucune culture du service de l’État – à part comme fournisseur de la commande publique.
Bref, en refermant ce livre, je me suis posé deux questions. Est-il habile ? Certainement, par sa construction, par son argumentation, par ses formules chocs. Par sa présentation astucieuse, au début du livre, d’un exemplaire de fiche de paie, le document le plus incompréhensible qui soit, remis chaque mois à des millions de salariés qui ne comprennent pas à quoi correspond chaque poste de prélèvement. Cependant, dans son argumentation étayée de sources parfaitement documentées, Sarah Knafo joue parfois sur des subterfuges, comme par exemple le fait de ne jamais parler en euros constants. L’inflation est peut-être faible, mais sur la durée, cela peut représenter des hausses de 30 à 50%, et quand on compare des montants entre aujourd’hui et le début du siècle, il est surprenant de passer cet aspect sous silence. Le lecteur peu attentif se peut-être laisse berner, l’économiste chevronné un peu moins.
Est-il utile ? Je doute qu’il soit utile à Madame Zemmour dans l’immédiat. Ces chances de parvenir à la fonction suprême sont bien minces, et je ne pense pas que les chances soient réunies pour qu’elle reproduise un coup de poker du même ordre que celui qui a réussi à Emmanuel Macron en 2017. Mais au travers de son livre vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, elle distille des idées qui finiront par « percoler » jusqu’à des cadres de la fonction publique désireux de mettre un terme à la gabegie qui nous plombe. C’est peut-être cela son véritable intérêt, et pourquoi vous pouvez le lire. Et si vous ne voulez pas l’acheter, par conviction ou dogmatisme, allez l’emprunter dans une biblothèque…
