Le Canard Enchaîné passe à 1,50€ !

Cher Canard,

J’espère que tu ne m’en veux pas de te qualifier de « cher », n’est-ce pas ?

Ce n’est pas à cause de cette hausse de prix de 0,30€, à peine deux francs. Mais c’est parce que depuis plus de quarante années, tu accompagnes presque tous mes weekends. Et plus particulièrement mes longues soirées du vendredi, alors que chabbat vient de rentrer, et que je me jette sur la lecture des pages qui te composent.

Cher Canard, donc, je t’ai découvert tout petit, lorsque mon père t’achetait, déjà, le vendredi, avec Le Monde et Paris-Turf, composant ce cocktail de lecture original que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Je t’ai découvert au travers des dessins de Moisan, des portraits des personnalités politiques d’hier, de ces accroches que je ne comprenais pas encore, mais qui m’intriguaient, de ces calembours et de ces jeux de mots qui ont contribué à mon éducation. Il faut dire que ni Le Monde, ni Paris-Turf, ne proposaient de dessins ni de caricatures, et leurs titres étaient d’un sérieux… Avant même mes premières bandes dessinées, tu m’ouvrais au monde de l’illustration et du dessin humoristique, et je m’en délectais.

Quelques années plus tard, j’abordais ta lecture avec enthousiasme, m’initiant aux arcanes de la politique sous la plume de tes journalistes, et au dessin politique, grâce aux caricatures de Giscard notamment. Je découvrais l’art de la contrepèterie avec La Comtesse, j’épluchais les critiques littéraires et celles des films sortis dans la semaine, surtout ceux qu’on « peut ne pas voir ». Je me plongeais avec délectation dans les petites mesquineries et les révélations de la « Mare aux Canards », en 2e page. Et j’ai toujours cherché à savoir qui serait l’heureux élu du concours « ma binette partout » de la semaine.

J’avoue avoir toujours été friand de tes accroches, sublimes. Je me suis souvent demandé quel était le processus créatif qui se cachait derrière. J’ai même réussi, un jour, à en anticiper une. Le « mur du çon » et « la noix d’honneur » sont des rubriques que je ne raterais pour rien au monde. Sans oublier « les interviews (presque) imaginaires » et la « rue des petites perles ».

Bien sûr, il m’est arrivé de me retrouver un peu agacé par certains de tes points de vue. Nous ne sommes pas toujours d’accord sur la politique sécuritaire en Israel, mais je ne t’en veux pas : il faut savoir écouter les conseils avisés de ses amis, et je sais combien l’intégrité et l’honnêteté intellectuelle sont à la base de ton engagement. Tu es d’ailleurs le premier à révéler tes propres erreurs, avec tes « Pans sur le bec » toujours aussi justes et à propos.

Je t’ai acheté presque toutes les semaines depuis que j’ai quitté le foyer de mes parents. À de rares occasions, j’ai raté ton exemplaire parce qu’il m’était impossible de te trouver dans certains lieux de vacances, à l’étranger. Il m’est aussi arrivé de te rater parce que j’ai pris l’habitude de t’acheter le vendredi, et non avant. Pour moi, le plaisir de la lecture du Canard chabbatique est presque aussi grand que celui de la dégustation des mets qui la suivent. Or il arrive souvent que tes révélations du mercredi provoquent des achats massifs, entre le mercredi et le vendredi, de lecteurs ou de personnes citées qui ne voudraient justement pas qu’on le sache. Je suis alors obligé d’aller te chercher à un autre point de vente, et cela devient de plus en plus difficile, de nos jours, tant il est devenu difficile de trouver un marchand de journaux dans certains quartiers, même en région parisienne.

J’aurais pu m’abonner, et recevoir ton exemplaire chaque semaine, sans effort, c’est vrai. Cela m’aurait été bien utile, pendant le confinement, n’ayant pu t’acheter pendant plusieurs semaines. J’avoue honteusement t’avoir lu, alors, en version PDF, via certaines chaînes de diffusion mises en place par WhatsApp. Mas m’abonner, ce serait me refuser ce plaisir que je ressens chaque fois que je repars du kiosque à journaux ou du Franprix où je t’ai acheté, jetant un rapide coup d’oeil sur ta une, et partageant, depuis quelques temps, les meilleurs dessins avec mes amis, sur Facebook.

Et pendant tout ce temps que nous avons passé ensemble, de ton côté, ru restais le même, ou presque, t’adaptant à l’actualité, lançant quelques rubriques éphémères, comme le journal de Carla, qui me manque, je dois l’avouer. Et pendant tout ce temps, ta qualité n’a jamais failli. Malgré les changements de gouvernement, malgré la disparition de certains journalistes, parfois tragique, comme l’assassinat de Cabu.

Mais pendant tout ce temps, une chose n’a pratiquement pas changé : ton prix.

1,20€.

Même pas celui d’un café dans un bistrot parisien

Tu as souhaité, cher Canard, rester accessible aux bourses de tous, avec ton prix modique, et c’est tout à ton honneur. Toi qui survis sans la manne des revenus publicitaires, toi qui n’as aucun groupe de presse pour te soutenir, toi qui va sur des terrains difficiles où d’autres journaux n’iront pas, de peur de voir disparaître d’autres sources de revenus, toi qui publies fidèlement, chaque année, tes comptes.

Cette semaine, vendredi soir, en te feuilletant, j’ai découvert, avec un certain sourire, ton changement de prix. Sache que je ne t’en veux pas, et que je suis certain qu’aucun lecteur ne t’en voudra.

Nous savons tous les difficultés que traverse la presse écrite, un peu partout dans le monde

Et nous préférerions de loin payer le double ou le triple de ton prix actuel, plutôt que te voir disparaître.

Cet article vous a plu ? Pourquoi ne pas le partager ?