French deconnection

C’est en écoutant l’émission deux heures et quart avant la fin du monde, sur un de mes nombreux trajets en voiture, que je suis tombé sur une interview de Philippe Pujol, prix Albert Londres 2014. Une voix envoutante, un discours non conventionnels, il n’en fallait pas plus pour que je commande immédiatement son livre, french deconnection.

french deconnection


L’objet de ce livre, c’est de nous faire découvrir les quartiers de nord de Marseille au travers de l’enquête qui l’a mené à fréquenter guetteurs, familles, consommateurs, chercheurs, dealers, bref, tout ce qui touche de près ou de loin à l’univers de la drogue, si souvent caricaturé par les médias français, si friands de règlements de comptes à coups de Kalachnikov. Son texte se décompose en plusieurs temps.

C’est par une description des circuits impliqués dans la distribution de la drogue et la collecte des revenus qui en sont issus, que s’ouvre le texte de Philippe Pujol. Go fast, slow mover, ou containers, tous les moyens sont bons pour introduire de l’ordre de 200 tonnes de cannabis chaque année, soit l’équivalent d’un milliard d’euros. Pour lutter contre ce trafic, hélas, les moyens sont bien faibles. Quelques douaniers, et des forces de police incapables de lutter efficacement contre des réseaux dont les membres sont encore de jeunes enfants quand ils entrent dans le circuit.

L’auteur poursuit sa plongée dans cet univers glauque par une description des acteurs de cette économie: guetteurs, dealers, mineurs que l’on fait entrer dans ce milieu par de petites « attentions », comme garder la monnaie après avoir été acheter le coca du guetteur. Le principe de base: acheter le comportement des autres, par la multiplication de ces petits gestes, quel que soit l’âge de la victime consentante. Et impossible de refuser, car l’intimidation n’est pas loin.

Quels sont les revenus de ces dealers? Paradoxalement, pas si énormes qu’on pourrait l’imaginer. Un dealer moyen vit chez ses parents, dans la cité, loin des clichés qu’on voudrait entretenir à coups de voitures de sport et de plaisirs faciles. L’ossature du réseau tient par la coercition, l’intimidation, l’impossibilité de s’émanciper: car tout subordonné est un rival potentiel, et il est hors de question de laisser la moindre prise de risque: au moindre de dérapage, c’est l’élimination, d’où les « règlements de comptes » à répétition ces derniers mois.

Ce qui maintient ce système terrible, c’est la ghettoïsation de ces quartiers nord, dont il est quasiment impossible de sortir: ni par une demande de logement, ni par les études, ni par l’accès au travail. Sans issues, sans avenir, même les meilleurs se font happer par ce système dont on sort détruit, physiquement.

Comment lutter contre ce système? Vaste question. Seule l’action politique, jusque-là absente par manque de volonté, pourrait ouvrir une brèche, commencer à ouvrir ces quartiers isolés volontairement, au reste de la société. Philippe Pujol rappelle que la ville européenne qui ressemble le plus à Marseille, c’est Liverpool, ville portuaire, animée par la passion du football, qui a réussi à se transformer.

Marseille parviendra-t-elle à se sortir de cette situation? Amoureux de Marseille, Philippe Pujol y croit. Puisse ce livre aider à ouvrir les yeux sur ce qui se trame réellement dans les quartiers nord.

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