Êtes vous plutôt make or buy ?

Il y a des questions qui semblent revenir de manière cyclique, sans qu'on soit capable de trancher définitivement...

C’est vrai, ça, je ne vous ai jamais posé la question : vous êtes plutôt du genre make ou du genre buy ? Autrement dit, vous préférez acheter ou faire vous mêmes ? Pas facile de répondre, hein ?

C’est que chaque époque, chaque génération, apporte ses propres réponses, selon la mode du moment, l’impact économique ou le choix de société dans lequel nous vivon. Il en est ainsi de ce qu’on qualifie souvent de make or buy. La formulation même de cette expression n’a pas encore définitivement fixée, et on trouve des formes différentes comme buy or make, build or buy ou encore buy or build. Pour la suite de cet article, nous garderons toutefois une seule variante : make or buy.

Une mode incertaine…

Qu’est ce qui se cache derrière cette expression ? Une question vieille comme l’humanité, aurait-on envie de dire : vaut-il mieux acheter un bien (un objet, un produit, un aliment) ou le produire soi-même ? Quel que soit le domaine ou l’époque, depuis que les êtres humains sont capables de commercer, autrement dit d’échanger des biens, contre de l’argent ou dans un processus de troc, je suis absolument certain que la question s’est posée, sous toutes ses formes, simples ou dérivées.

Vaut-il mieux acheter un ordinateur ou le fabriquer soi-même ? Est-il plus économique de réparer une machine a café en panne ou en acheter une nouvelle ? Est-il préférable de cultiver ses légumes dans son potager (si on en dispose) ou aller en acheter au marché ? Et si on exagère un peu, vaut-il mieux acheter une part de mammouth déjà bien faisandée ou rassembler un groupe de chasseurs athlétiques pour aller en tuer un et se partager le butin ?

It’s the economy, stupid

Bien sûr, il y a des domaines où la réponse est évidente. C’est surtout lié à la taille du bien considéré, ou à la complexité de sa conception. Personne ne va fabriquer son propre avion ou sa propre automobile, mais il existe des millions de couturières et de bricoleurs du dimanche. Et j’ai rencontré dans ma vie plus d’un individu qui m’a affirmé construire sa propre maison, souvent en retapant une ancienne bâtisse. La réponse est en réalité plus souvent liée à une perception économique du problème, qu’à la paresse ou au savoir-faire d’un individu.

J’en veux pour exemple l’approche radicalement opposée que mon épouse et moi avons de certains problèmes. Quand un objet ne fonctionne plus (un appareil électronique, une poignée de porte, etc.), j’ai plutôt tendance à considérer le temps que prendra sa réparation. Comme le temps, c’est de l’argent, que chacun à son taux horaire et que le mien est extrêmement prohibitif, cela rend inabordable toute réparation amenée à durer… Bref, j’ai plutôt tendance à apporter l’objet en panne chez un réparateur, ou à le vendre d’occasion et acheter un produit plus récent.

Ma femme a une perception totalement différente, et n’adopte jamais cette approche « taux horaire ». Elle ne renonce devant rien, qu’il s’agisse de réparer une serrure, un véhicule automobile ou un siphon, et je dois dire que très souvent, elle s’en sort très bien, ramenant à la vie des objets que je considérés comme passés de vie à trépas.

L’enfer, c’est les autres

L’approche économique n’est cependant pas la seule grille de lecture du make or buy. J’ai longtemps travaillé dans une entreprise où le make l’emportait toujours sur le buy. Dans cette entreprise, leader français du logiciel, il valait toujours mieux tout développer in house que faire appel à des composants externes. Les autres ne savaient tout bonnement pas coder… Je conçois aisément l’intérêt de cette approche sur des composants essentiels – ici, en l’occurrence, sur un modeleur mathématique ou sur des algorithmes topologiques très élaborés – mais j’avais du mal à comprendre ce que cela pouvait apporter sur des composants d’une banalité incommensurable, comme les composants de dialogue d’une interface homme machine.

Je me souviens notamment qu’on y avait évalué une bibliothèque graphique développée par Ilog, avant de décider de tour refaire en interne, quitte à faire moins bien, introduire des bugs ou prendre du retard sur les plans de développement. Cette approche provoqua à mon sens une inflation de composants logiciels d’une sensibilité discutable, ainsi qu’à une croissance inutile des effectifs – ce qui n’était pas un problème à l’époque mais pourrait l’être plus tard.

Paradoxalement, cette société dont vous avez certainement compris de laquelle il était question avait fait l’acquisition d’une entreprise américaine étonnante, SolidWorks, qui avait développé en un rien de temps (je crois moins de deux ans, Mike Payne pourrait peut-être le confirmer) un logiciel de CAO pour PME, qui s’appuyait entièrement sur des composants externes, et notamment un modeleur mathématique qui était encore la propriété d’un concurrent de la société dont il est question depuis quelques paragraphes. Et je peux vous assurer qu’en termes de performance ou de fluidité du dialogue, SolidWorks était au niveau de ce qui se faisait de mieux à l’époque…

Aie confiance…

C’est que le choix buy dans l’alternative make or buy suppose non seulement un gain économique mais aussi un certain niveau de confiance dans le prestataire ou le fabricant du produit dont on va faire l’acquisition. C’est une logique d’acheteur en grande entreprise : si j’achète un composant à un prestataire peu connu ou de mauvaise réputation, je prends un risque, tant au niveau de l’entreprise que de mon propre propre parcours professionnel. Peut-être vaut-il mieux que ce composant soit développé en interne, au pire, on blâmera le responsable du projet.

Bien entendu, cette approche a ses propres limites, dont l’acquisition de Solidworks est un parfait exemple : en achetant un logiciel comme Solidworks plutôt que de le développer en interne, l’acquéreur fait un choix stratégique, faisant disparaître un concurrent potentiel ou privant les concurrents existants d’un asset stratégique.

La confiance a ses limites que la logique économique ignore. Et les stratégies gagnantes sont celles qui supposent, parfois de remettre en question les règles internes.

Et l’homme créa l’IA…

Depuis quelques mois, un petit trublion est en train de brasser les cartes et de remettre en question, justement, ces règles et ces stratégies. Il s’agit bien évidemment de l’intelligence artificielle, et ce que nous vivons n’est probablement que le début d’une période de trouble qui durera encore quelques mois ou quelques années, avant qu’on finisse par y voir plus clair.

C’est que désormais, entre acheter ou faire, il est désormais bin moins cher – en tout cas pour le moment – de choisir la seconde option. Que ce soit pour développer un site web, déployer un ERP, ou réaliser des analyses plus ou moins élaborées, les LLM rendent des services à un tarif qui défie toute concurrence. Les sociétés de service, les éditeurs de logiciel ou les cabinets de conseil traversent un moment douloureux, et je ne serais pas étonné de voir ces secteurs publier des résultats de fin d’année exécrables, comme évoqué dans l’article cité ici.

L’Intelligence Artificielle vient bousculer les règles établies dans de nombreux domaines, et remettre à plat les contraintes à prendre en compte en matière de make or buy, partout où elle est capable de faire aussi bien, voire mieux, avec des moyens ridiculement plus faibles.

Et pour peu que des robots dopés avec des IA dotées des compétences adéquates apparaissent sur le marché, je suis certain que dans le match qui m’oppose à ma femme en matière de recyclage ou de réparation, les résultats vont finir basculer en sa faveur …

Herve Kabla
Herve Kabla

Hervé Kabla, ex-DS, ancien CTO de start-up, ancien patron d'agence de comm', consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.

Crédits photo : Yann Gourvennec

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