Voyage au bout de l’ennui

La polémique actuelle autour de la publication par Gallimard du brulot antisémite écrit par Céline en 1937, Bagatelles pour un massacre, m’a poussé à faire quelque chose que je n’avais pas envisagé jusqu’à présent: lire ce livre. Inutile de l’acheter, une simple recherche sur Google permet de se procurer le texte en version PDF. J’ai donc passé ma soirée à le lire, sans aller jusqu’à la fin: au bout de la 120ème page de ce torchon, j’en ai eu assez.

La seule chose grave à l’heure actuelle, pour un grand homme, savant écrivain, cinéaste, financier, industriel, politicien (mais alors la chose gravissime) c’est de se mettre mal avec les Juifs. — Les Juifs sont nos maîtres — ici là-bas, en Russie, en Angleterre, en Amérique, partout!… Faites le clown, l’insurgé, l’intrépide, l’anti-bourgeois, l’enragé redresseur de torts… le Juif s’en fout ! Divertissements… Babillages ! Mais ne touchez pas à la question juive, ou bien il va vous en cuire… Raide comme une balle, on vous fera calancher d’une manière ou d’une autre… Le Juif est le roi de l’or de la Banque et de la Justice… Par homme de paille ou carrément. II possède tout… Presse… Théâtre… Radio… Chambre… Sénat… Police… ici ou là-bas… Les grands découvreurs de la tyrannie bolchévique poussent mille cris d’orfraies… ça s’entend. Ils se frappent au sang la poitrine, et cependant jamais, jamais ne décèlent la pullulation des yites, ne remontent au complot mondial… Etrange cécité…

De quoi parle ce livre? De la transformation de Céline d’écrivain révolté en écrivain antisémite. Louis-Ferdinand Céline a une haute opinion de lui-même et méprise la société qui l’entoure, qu’il considère viciée parce qu’enjuivée. Écrit dans un style assez proche de Voyage au bout de la nuit, que j’avais lu il y a quelques années, et que j’avais trouvé d’une noirceur absolue, Bagatelle est un livre sans queue ni tête. Sans parler de son effet de style principal: remplacer les points par des points d’extension… Céline vocifère sa haine non seulement envers les juifs, mais également envers les politiques, les artistes et même les bistrots, bref, tout ce qui lui déplait pour une raison ou une autre. C’est une sorte de « manifeste de la haine normale ».

Sa haine des juifs est obsessionnelle. Il les voit partout : dans la presse, les arts, la politique. Les juifs détiennent le capital mais ils sont aussi derrière le communisme: normal, ils ne laissent rien au hasard. Le terme « juif » est omniprésent, il revient 962 fois en 200 pages, et encore, je ne compte pas les synonymes méprisants, les youtres, les youpins et autres termes. Avouez qu’avec une moyenne de 4,8 apparitions par page, cela relève d’une obsession.

Je me suis donc demandé pourquoi ressortir un tel texte aujourd’hui? Quelle est la raison qui peut pousser une maison d’édition à publier un texte fondamentalement antisémite, dans une France qui, ces dernières années, a connu une recrudescence des actes violents contre les juifs (affaires Ilan Halimi et Sarah Halimi, attentat de Toulouse, attentat de l’Hyper Cacher)?

Vivent les bons Soviets, bien youpins ! Rien ne résiste à la propagande, le tout est d’y mettre assez d’or… et les Juifs possèdent tout l’or du monde… des Monts Oural à l’Alaska ! de Californie jusqu’en Perse ! Du Klondike à la Cité !  » Cité  » !  » Lyonnais  » ! Guichets où se raccrochent, à geindre, ces sucrés de paumés d’Aryens ! le guichet des Lamentations ! L’armée des croupions surtendus ! La ruée vers l’or des emprunts mous ! Pleurer nourrit ! Pleurer fait fondre ! PIeurer c’est le triomphe des Juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! Vingt millions de martyrs bien entraînés c’est une force ! Les persécutés surgissent, hâves, blêmis, de la nuit des temps, des siècles de torture… L.es voici les fantômes… remords… suspendus à nos flancs… Léon Blum,… Hayes,… Zuckor…. Litvinoff,… Lévitan,… Brunschwig… Bernstein,… Bader…. Kérensky,… cent mille Lévy,… Chaplin le crucifié… Les Marx Brothers tragédiques… Nous avons fait trop de martyrs… Comment racheter tous nos crimes…. Nous les avons fait trop souffrir… Vite, faut qu’ils prennent tous nos boulots, tout notre petit pèze… Nos ultimes petits fifrelins. Il faut qu’on nous saigne encore… à fond… deux… trois… dix guerres bien atroces. Faut qu’on abatte toutes les frontières avec nos viandes de vaches aryennes… Trop justes à présent, les pogroms… pour nous, Nom de Dieu ! Tout pour nous !… Trop juste qu’ils organisent. C’est une bénédiction du Ciel ! Je me ferais tatouer le Golgotha, moi, pour me faire pardonner. Jéhovah créa les nations pour qu’elles soient immolées comme autant de victimes humaines en expiation des péchés d’Israël.

Passe encore si le texte était d’une qualité époustouflante, si ses vertus littéraires avaient pu effacer les ordures sémantiques qui le jalonnent. Mais non, comme vous pouvez le voir dans les quelques paragraphes que j’ai extraits, ce n’est pas en faisant étudier Bagatelles pour un massacre dans les écoles qu’on fera progresser le niveau de la pratique du français. Pourquoi diable s’acharner, dans ce cas, à vouloir publier de nouveau ce texte?

Napoléon a fait tout son possible, des prodiges, pour que les blancs ne cèdent pas l’Europe aux nègres et aux asiates. Les Juifs l’ont vaincu. Depuis Waterloo le sort en est jeté. A présent, le coup n’est plus le même, ils ne sont pas chez nous, les Juifs. C’est nous qui sommes chez eux. Depuis l’avènement de la Banque Rothschild, les Juifs ont repris partout la forte idée… Ils pissent aussi eux sur les mots. Être partout, vendre tout, détenir tout, détruire tout, et l’homme blanc d’abord !… Voilà un programme consistant !…Plus tard on fera bien d’autres progrès, bien plus admirables… On se passera de l’or, des ordres précis suffiront pour la masse des esclaves. Les Juifs ne montrent pas leurs chefs… Ils tissent leur trame dans l’ombre… Ils n’exhibent que leurs pantins… leurs amuseurs, leurs  » vedettes « … La passion juive, si unanime, si térébrante, est une passion de termitière. Dans la progression des vermines, tous les obstacles sont délabrés, dilués, englués peu à peu, jusqu’aux fibres… ignoblement résolus dans le pire, fienteux magma du jus pourri et des mandibules… jusqu’aux calamités totales, à l’écroulement définitif, au vide juif.

On peut se demander pourquoi les journaux de droite, de gauche, du centre, ne racontent jamais rien des Juifs ? En tant que juifs, je veux dire activement juifs, attentivement juifs, spécifiquement juifs et racistes ?…
Quand ils se décident à nous parler des Juifs, qu’ils s’y trouvent contraints, par hasard, c’est avec d’infinies mitaines, un luxe inouï de précautions, d’éblouissants préambules, dix mille flatteries d’enfiotés :  » Ce très grand artiste israélite voulait bien nous recevoir… une belle ascendance sémitique… le grand, le génial et philanthrope financier de la noble race des Rothschild… l’idéalisme éperdu, la flamme bouleversante, ce feux noir qu’on surprend aux prunelles, à fleur d’âme, chez ce jeune poète que l’ardeur messianique consume… «

D’autant plus que, comme je l’ai dit précédemment, quiconque souhaiterait se procurer ce texte n’a qu’à faire une recherche sur Google. C’est là, à disposition, en libre-service. Sans aucune censure, vous dis-je. Alors, pourquoi ressortir ce texte? C’est alors que je suis allé sur Amazon. Au classement des ventes France, le titre pointait aux alentours de la 200ème place, ce qui signifie qu’il se vend très correctement (il pointait même à la 4e place au classement Monde, juste derrière les essais de Yuval Harari).

Évidemment, Gallimard n’est pas le seul à publier le texte de Céline. D’autres éditions existent, dont celle-ci, publiée chez Omnia Veritas, et disponible pour un peu plus de 30 euros. Il est vrai qu’Omnia Veritas publie un tas de livres intéressants, comme Mein Kampf ou La controverse de Sion (délicatement sous-titré: Les racines multiséculaires et l’agenda caché du sionisme). Voici dorénavant Gallimard en excellente compagnie !

La véritable question, voyez-vous, c’est de savoir qui s’intéresse à ce livre. Qui est prêt à débourser 30 euros pour feuilleter un torchon pareil. Je ne pense pas qu’il s’agit des Mohamed Merah et autres frères Kouachi. Les individus de cette espèce n’ont pas besoin de littérature pour se parer d’un antisémitisme violent. Non, les acheteurs de ce livre, voyez-vous, sont et seront probablement des gens comme vous et moi, à qui l’on aura dit que la littérature de Céline vaut le coup d’oeil (nonobstant quelques égarements), et qui subrepticement seront exposés à de la prose raciste et antisémite.

Je n’ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais il faudra soigneusement l’accompagner », a déclaré le chef du gouvernement dans un entretien au Journal du Dimanche. « Il y a d’excellentes raisons de détester l’homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l’écrivain ni sa place centrale dans la littérature française ».

Invité à prendre position sur ce sujet, Edouard-Philippe a probablement raté une occasion de se taire, en s’exprimant ainsi. Sa déclaration justifie la décision de Gallimard qui ne se rend pas compte des dégâts que son geste peut provoquer.

J’ai rien de spécial contre les Juifs en tant que juifs, je veux dire simplement truands comme tout le monde, bipèdes à la quête de leur soupe… Ils me gênent pas du tout. Un Juif ça vaut peut-être un Breton, sur le tas, à égalité, un Auvergnat, un franc-canaque, un « enfant de Marie »… C’est possible… Mais c’est contre le racisme juif que je me révolte, que je suis méchant, que je bouille, ça jusqu’au tréfonds de mon benouze !… Je vocifère ! Je tonitrue ! Ils hurlent bien eux aux racistes ! Ils arrêtent jamais ! Aux abominables pogroms ! Aux persécutions séculaires ! C’est leur alibi gigantesque ! C’est la grande tarte ! Leur crème ! On me retirera pas du tronc qu’ils ont dû drôlement les chercher les persécutions ! Foutre bite ! Si j’en crois mes propres carreaux ! S’ils avaient fait moins les zouaves sur toute l’étendue de la planète, s’ils avaient moins fait chier l’homme ils auraient peut-être pas dérouillé !… Ceux qui les ont un peu pendus, ils devaient bien avoir des raisons… On avait dû les mettre en garde ces youtres ! User, lasser bien des patiences… ça vient pas tout seul un pogrom !… C’est un grand succès dans son genre un pogrom, une éclosion de quelque chose… C’est pas bien humainement croyable que les autres ils soient tous uniquement fumiers… Ça serait trop joli…
Il faut bien observer qu’en France personne leur a jamais fait de mal… Ils ont prospéré tant et mieux, ils tiennent tout le haut du pavé… On a été avec eux libéraux, jusqu’au caleçon, regardez pourtant comme ils se tiennent !… Une bande de rats vociféroces, intraitables, implacables ennemis…

Bref, il n’y avait aucune urgence à rééditer ces textes nauséabonds, sortis d’une époque douloureuse. Et nulle précaution ne permettra de se prémunir des risques auxquels expose la lecture de ces textes, accompagnés ou non d’explications. Pour moi, il est temps que Gallimard prenne ses responsabilités.

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