Premiers de branlée

Depuis trois semaines, il règne sur la France une ambiance bizarre, qui n’est pas loin de me rappeler celle qui prévalait certains jours de 2015. Une sensation de ne pas savoir si c’est la fin du début ou le début de la fin des emmerdes. Depuis trois semaines, on ne parle plus que de gilets jaunes. Au début, c’était sur un ton narquois. Puis il y eut la stupeur des émeutes de samedi 1er décembre. Et dans l’attente du prochain samedi de manifestation, les visages se crispent, les propos se tendent, les voix baissent. Comme si on s’attendait au Big One, au soulèvement qui pourrait faire basculer une démocratie centenaire dans la folie. Vous la sentez-vous aussi, cette tension?


Photo : Thomas Bresson (source Wikipedia)

Pourtant, quand on regarde autour de nous, tout continue de fonctionner. Les métros circulent, les chaînes de télévision diffusent, les automobiles roulent, et les journée s’enchaînent comme on en a l’habitude. Mais il y a ce que mon ami Philippe Cahen appellerait les signaux faibles ». Listons-en quelques uns.

L’amplification médiatique

Depuis que le mouvement des gilets jaunes s’est mis en place, les médias, télé, radio, presse papier et médias en ligne confondus, lui accordent une place prépondérante. Attention, danger: plus on accorde d’importance à un phénomène, plus il finit par l’occuper. A force d’inviter les représentants (?) des gilets jaunes sur tel ou tel plateau, à force de rabâcher le sujet du matin au soir, nos compatriotes ne pensent plus qu’à cela. Ceux qui hésitaient à s’engager s’engagent, et les autres voient monter leur appréhension.

La jonction des extrêmes

Dans la grande confusion de ce mouvement des gilets jaunes qui prétend rester en dehors des partis politiques et des organisations syndicales, on a quand même vu poindre quelques représentants des partis extrêmes, de la France Insoumise ou du mouvement de Marine le Pen. Certains représentants de l’extrême-droite en profitent pour bénéficier d’une exposition médiatique inhabituelle de manière opportune (merci Paris-Match).

L’antisémitisme à visage (presque) découvert

Depuis quelques jours tournent, sur les Facebook ou WhatsApp de mes amis, des vidéos d’un type patibulaire, habillé d’un gilet jaune et portant le masque des Rapetou, et qui accuse le gouvernement d’être à la solde du Bnei Brit de la juiverie internationale. Tiens, je croyais que ce type de propos était sanctionné par la loi. Apparemment, ceux qui les tiennent semblent prendre de plus en plus de libertés avec celle-ci. On a vu Dieudonné déambuler en gilet jaune et faire le fier avec ses supporters. Et les slogans antisémites fleurent sur certains bâtiments ou sur des portiques d’autoroute. Macro ami des juifs, Macron à la solde de Rothschild, on se croirait revenu en pleine affaire Dreyfus.

Un laisser-aller coupable

Puis qu’on parle des libertés prises avec la loi, il me semble qu’un laxisme de plus en plus flagrant s’est installé. Ce qui aurait jadis été compté comme un outrage à l’état passe sans problème à la télévision ou à la radio. Un leader des gilets jaunes peut, impunément, appeler à marcher sur l’Élysée sans que cela n’émeuve plus un journaliste ou les autres invités sur le plateau de télévision. Je ne suis pas sûr que ça se passerait de la même manière si un citoyen américain appelait à marche sur la Maison Blanche (quoique, je me souviens des gars qui couraient nus tout autour à l’époque du Watergate).

L’absence de feus les grands partis politiques

Avez-vous entendu un des anciens ténors des grands partis, de droite ou de gauche, prendre la parole pour en appeler au calme? A part Alain Juppé, je n’ai pas entendu grand monde. Silence radio chez Sarkozy, Hollande, DSK, Fillon, Valls, etc. Pourtant, ce n’est pas tant Macron qu’on bouscule ces temps-ci, mais les institutions dans leur globalité. En réclamant une démission immédiate, les gilets jaunes remettent en cause, purement et simplement, la cinquième république. Je veux bien que ces ténors savourent leur revanche, s’ils croient qu’ils en tireront profit, ils se leurrent: les prochaines élections ne verront ni la victoire de LR, ni celle du PS (ni celle de LREM non plus). Seuls les extrêmes en profiteront.

Le silence de l’Élysée

Je veux bien que, tel de Gaulle en 68, Macron se drape dans la grandeur de son poste et raréfie sa parole. Mais là, il y a le feu dans la maison. En refusant de s’exprimer plus souvent, il donne l’impression de se laisser dépasser. Pire, cela laisse libre court à toutes les rumeurs, depuis la discorde entre lui et le Premier Ministre, jusqu’à celles qui prétendent qu’il est au bout du rouleau. Triste spectacle d’un premier de cordée pendu dans le vide, au bout de sa corde…

Les premiers de branlée

C’est peut-être cela, qui me paraît le plus flagrant: la revanche des derniers de cordée. Quand Macron est arrivé au pouvoir, il pouvait se targuer d’être un homme neuf, libéré des contraintes d’un certain passé politique ou d’un attachement fort à un parti. Il aurait pu faire bouger les lignes. Les réformes lancées ont été audacieuses, mais au fil du temps, en dix-huit mois, ressort cette impression qu’il a gouverné comme aurait gouverné n’importe quel leader socialiste ou issus des républicains. Les français ne voient pas la différence. Pire, alors que les anciens grands partis ratissaient large – du garagiste au chef d’entreprise en passant par les profs ou les professions libérales, à droite comme à gauche – La République en Marche n’a réussi à emporter que d’une poignée de compatriotes, représentants d’une start-up nation auto-proclamée à laquelle le garagiste de Vierzon et l’infirmière d’Ussel ne s’identifieront jamais. Les premiers de cordées manquent d’empathie, ils ne sont pas assez « vulgaires », au sens d’une certaine proximité avec le peuple. Le 21ème siècle a fait exploser le lien entre les élites et le peuple. Il faudra plus qu’un compte Twitter et deux vidéos sur le pognon de dingue pour retisser ce lien distandu.

La risée de nos voisins

Il va sans dire qu’aux yeux de nos voisins, nous passons pour des pieds nickelés. Trump lui-même n’a pas hésité à se gausser – via Twitter, bien sûr – des déboires de notre premier de cordée en chef. En trois semaines, les gilets jaunes ont réussi à faire passer le Brexit pour un sketch de Benny Hill. Les images de bâtiments publics pris sous l’assaut de gilets jaunes, de voitures renversées en flammes ou de confrontations avec des casseurs sortent facilement de nos frontières. Les télévisions étrangères s’en ravissent, et nos compatriotes à l’étranger en frémissent pour nous. Encore heureux que les terroristes de l’EI n’en profitent pas pour lancer une ou deux opérations suicides…

Des forces de l’ordre qui vont finir par en avoir assez

D’ailleurs, en parlant de l’EI, ayons une pensée pour les forces de l’ordre, sollicitées comme jamais depuis bientôt quatre ans, et qui après avoir chassé le terroriste ou protégé les bâtiments publics doivent maintenant se confronter à des ZADistes déchaînés le samedi après-midi. Cela ne va pas arranger le côté fraternité de l’affaire. Certes, le métier de gendarme ou de policier requiert une certaine dose d’altruisme. Mais il y a des limites, qu’on est en train de franchir allègrement.

Et les Russes dans tout ça?

Depuis quelques semaines, on voit aussi apparaître des rumeurs complètement dingues, comme celle annonçant que l’élection d’Emmanuel Macron n’était pas constitutionnelle. Il faudra, quand le calme sera revenu, qu’un sociologue s’intéresse aux fake news qui circulent sur les réseaux sociaux, et détermine si, comme ce fut le cas il y a deux ans avec l’élection de Donald Trump, des puissances étrangères – pas la peine d’aller chercher bien loin – ne jetteraient pas de l’huile sur le feu. Allez, encore un peu et je vais développer des tendances complotistes, moi aussi… Décidément, ces gilets jaunes nous rendent fous.

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A propos de Herve Kabla

Hervé Kabla, président de Else & Bang, cofondateur de The Daily Finance et de la série des livres expliqués à mon boss avec Yann Gourvennec.

3 commentaires à propos de “Premiers de branlée”

  1. Désolé mais se suis en désaccord sur l’essentiel.
    Je conseille la lecture de « Une histoire populaire de la France » de Gérard Noiriel, cela aide à comprendre ce mouvement complexe.
    Aussi, petit point d’accord : si les médias « en continu » et autres privilégient le mouvement c’es simplement une question d’audimat donc de fric !

  2. Salut Hervé ! merci pour cet article très équilibré et raisonnable. On en a bien besoin !
    Effectivement, le mouvement est protéiforme avec plein de dimensions différentes : pouvoir d’achat, « lutte des classes », remise en cause de la technocratie.
    Je crois en effet que l’un des facteurs déclencheurs de la crise c’est le manque d’empathie, même si les causes profondes du mouvement trouvent leurs racines beaucoup plus loin.
    Si l’on parle d’innovation, je pense notamment que celle-ci devrait maximiser l’utilité des classes moyennes et populaires : à budget constant, la diffusion du progrès technique devrait aider chacun à vivre mieux, se soigner davantage, disposer de davantage de temps pour sa famille et ses amis, se nourrir mieux. Autrement dit, l’innovation devrait être un vecteur d’amélioration de la qualité de la vie et d’augmentation de pouvoir d’achat, comme le fut, par exemple, l’opérateur télécom Free avec ses tarifs défiant toutes concurrences. Mais, malheureusement, les innovateurs – dont certains sont protégés par le Crédit Impôt Recherche – se sont, eux aussi, technocratisés tant et si bien qu’ils innovent maintenant pour eux-mêmes et pour leurs propres plaisirs mais sans chercher à rendre services à leurs clients.

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