Stephane Hessel

Stéphane Hessel a tiré sa révérence en milieu de semaine. Normalien, résistant, diplomate, humaniste et militant des droits de l’homme, les médias lui rendent un hommage à peu près unanime depuis deux jours. Je reste, personnellement, assez perplexe.

(Stéphane Hessel n’a pas toujours été vieux, rappelons-le en photo).

Certes, on ne peut nier à Stéphane Hessel un début de vie mouvementé. Juif allemand, immigré en France, il est l’un des rares – le seul? – à passer et réussir deux fois le concours d’entrée à Ulm. Son engagement dans la résistance est immédiat – il n’est pas le seul juif à être passé par là, d’ailleurs. Déporté, il ne doit sa survie qu’à un subterfuge. Il s’échappe du train en marche lors du transfert de Dora à Bergen-Belsen. Bref, cette partie là de sa vie est héroïque.

La seconde partie, en tant que diplomate, est somme toute assez banale et reflète ce que peut être le parcours d’un haut fonctionnaire français, de postes en postes, d’ambassades en ambassades. C’est un homme de gauche, mais qui a très bien su se dépatouiller pendant les vingt premières années de la cinquième république sous la droite.

A la retraite, et pendant les vingt dernières années de sa vie, son engagement et son militantisme en faveur des immigrés, clandestins de toute sorte, et des droits de l’homme prend une forme accrue. Rien à redire là-dessus non plus. Mais c’est un texte, et une prise de position très médiatisée, vers la fin de sa vie, qui me laisseront l’impression d’un homme qui s’est finalement fourvoyé sur certaines de ses prises de position.

Indignez-vous, paru en 2009 et que j’ai lu dans sa version PDF disponible ici, est un texte très court – 32 pages officielles, dont 19 écrites, et parmi lesquelles 6 sont des notes – part d’un bon sentiment: il est temps de se réveiller, de sortir de sa léthargie, pour s’indigner face aux injustices et aux dérives de ce monde. Soit. Mais sur les 13 pages réelles de ce livre, 4 sont un réquisitoire brutal, violent, sans équivoque, contre l’état d’Israël. En découvrant cela, oui j’ai été indigné, mais pas dans le sens dans lequel Hessel m’engageait à l’être. J’a plutôt été indigné de voir que 60 ans après la shoah, un normalien, agrégé de philosophie, ancien diplomate, pouvait se tromper à ce point.

Dès 2006, pourtant, Hessel avait pris ces positions violemment anti-israéliennes, comparant Israel à la Chine, la Russie ou à l’Iran (merci à France-Culture qui jeudi matin rediffusait quelques unes de ses interventions, parmi lesquelles celle qui indiquait cette classification parmi les états tyranniques). Son appel au boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires est vite devenu un appel au boycott de tous les produits israéliens: individuellement, il a le droit de le faire, mais en tant que représentant d’une certaine intelligentsia, sa prise de position devient stupide, grotesque, superficielle.

Hessel démontre simplement qu’un diplomate international de son rang et de son éducation peut se méprendre totalement sur le fonctionnement de la démocratie israélienne, l’une des rares démocraties de la région: en confondant arabes israéliens (20% de la population d’Israel, bénéficiant de tous, je dis bien tous, les droits) et réfugiés palestiniens (qui n’ont pas mieux été traité de 1948 à 1967 qu’aujourd’hui), en proposant une posture de boycott et d’hostilité plutôt qu’une posture de dialogue et de négociation, en déformant la réalité pour imposer une vision manichéenne et superficielle de ce conflit, Hessel a perdu toute crédibilité à mes yeux.

Car, attention, on peut fort bien tenir une posture critique, même très critique à l’égard d’Israël, et rester crédible. Yeshayahou Leibowitz, mort il y a près de 20 ans, tenait des propos terribles vis a vis de la politique israélienne depuis la guerre des 6 jours. Mais il ne jetait pas le bébé avec l’eau du bain. Il n’appelait pas à une destruction économique de la société israélienne. Lui aussi, à sa manière, avec force et véhémence, et au travers d’écrits remarquables, appelait à une prise de conscience populaire, notamment en invitant à refuser de servir dans les territoires. Mais il restait un citoyen israélien conscient à la fois des forces et des faiblesses de cet état, et convaincu de la nécessité de disposer d’une solution territoriale à la question juive, solution qui ne pouvait se produire ailleurs que sur la terre historique du peuple juif. Pour Hessel, Israël représentait le mal absolu. Pas pour Leibowitz.

Alors oui, Hessel m’a indigné. Et les hommages qui se succèdent me semblent exagérés. A la place de relire les 13 pages dIndignez-vous, ce week-end, allez plutôt lire  du Yeshayahou Leibowitz. C’est autrement plus sérieux, et beaucoup moins creux.

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