A Paris, en vélo…

À l’époque où je travaillais chez Dassault Systèmes, il m’arrivait fréquemment de croiser un collègue que je prenais pour un extra-terrestre. Nicolas, c’est son prénom, dénotait dans cet environnement d’ingénieurs pour la plupart sortis de grandes écoles d’ingénieur. Tout d’abord, il était beau, de cette beauté qu’on remarque immédiatement dans des boîtes d’informaticien, si vous voyez ce que je veux dire : pas de lunette, grand, blond, musclé, souvent bronzé. Rien à voir avec certains autres collègues, certes brillants, mais nettement moins favorisés sur le plan esthétique.

Mais la beauté n’était pas la seule particularité de Nicolas.

Homo sapiens velocipedus

Ce qui le distinguait des autres, c’était qu’il venait chaque matin à vélo. Chaque matin, Nicolas faisait le trajet de chez lui au bureau à vélo, sur un vélo de course. Équipé comme les cyclistes qu’on croise le dimanche matin autour de l’hippodrome de Longchamp, il arrivait tout équipé, s’engageait dans le parking pour aller poser son vélo à proximité d’un van qui lui servait de vestiaire. Il se changeait, pour enfiler son jean qui lui allait si bien, et démarrait sa journée de travail, avec ses collègues ingénieurs et mathématiciens qui ne connaissaient probablement pas son secret. Il faut dire que contrairement à tous les sportifs que j’ai pu croiser, Nicolas ne sentait pas fortement la transpiration, malgré son trajet matinal.

Et le soir, il se changeait dans son van bleu marine, et retournait chez lui à vélo.

Cela vous semble anodin de nos jours, de venir au travail à vélo. Mais à l’époque, ça ne l’était pas. Car Nicolas n’habitait pas à deux minutes du bureau, voyez-vous. Son trajet, il le faisait entre le 13ème arrondissement et Suresnes : à cette époque, dans les années 90, les bureaux de Dassault Systèmes se trouvaient à Suresnes, le déménagement à Vélizy n’avait pas encore eu lieu.

À cette époque, surtout, les pistes cyclables n’existaient pas, on roulait au diesel, et la voiture était encore chez elle dans Paris. En effectuant ce trajet d’une dizaine de kilomètres, qu’il pleuve ou qu’il vente, Nicolas faisait preuve d’un courage et d’une force intérieure qui me semblaient extraordinaires. Je ne sais pas si, après le déménagement à Vélizy, il a continué de faire son trajet sur son vélo, la côte de la RN118 n’est pas une mince affaire. Mais je suis certain qu’il a tout de même essayé.

Paris, piste cyclable

Trente années sont passées. L’usage de la bicyclette s’est radicalement transformé. Le Velib est passé par là, tout comme la pandémie et la crainte d’une contamination dans les transports en commun. La Mairie de Paris, comme de nombreuses communes de sa périphérie, ont multiplié de manière parfois absurde le nombre de pistes cyclables, dans Paris et ses alentours. Il est bien lus facile – et peut-être agréable – de se déplacer à vélo.

Haussmann et ses boulevards, Hidalgo et ses pistes cyclables, chacun son héritage

Mais aussi plus dangereux. Le nombre d’accidents mortels n’a cessé de croître ces dernières années. Plus de pistes cyclables, cela signifie plus de cyclistes, plus de vélos, et plus d’accidents impliquant un cycliste. Réduire le nombre de voitures dans la capitale ou la limite de vitesse font partie des décisions prises pour lutter contre cette tendance, créant de la rancoeur chez tous ceux dont le métier ou les aléas de la vie nécessitent un déplacement en voiture dans Paris – allez déposer un parent âgé de 90 ans ou plus chez le médecin à Paris, vous verrez de quoi je parle.

Conduire dans Paris, ça ressemble de plus en plus à ça…

Dans l’enfer des trottinettes

Mais la nature a horreur du vide. Limitez le nombre de voitures, et vous verrez de nouveaux engins apparaître : les trottinettes. Et le cocktail trottinettes + vélos + pistes cyclables est devenu explosif. Conduire dans Paris est devenu un calvaire, et je m’y aventure de moins en moins. Entre les axes devenus interdits à la circulation, les marquages au sol de couleurs différentes, les pistes cyclables, les couloirs de bus, les vélos et les trottinettes qui se déplacent dans tous les sens et dans toutes les directions, parfois plus vite que les automobilistes eux-mêmes, la conduite s’apparente plus à un jeu vidéo des années 90 qu’à un mode de transport. Bientôt, il faudra passer son permis sur une console de jeux, et démontrer non plus sa connaissance du code de la route, mais des réflexes dignes d’un pilote de chasse…

Je ne sais pas si Nicolas lui-même s’y retrouverait, dans le Paris cyclable de 2021. Se déplacer à vélo n’a jamais été exempt de risques, mais ils me semblent exagérément accrus, en dépit du bon sens. Comme pour ces stations de Velib, installées dans le sens contraire de la circulation : pour détacher un vélo, vous faites dos à la route, et ne pouvez donc pas voir si un véhicule s’approche dangereusement. Ou ces pistes cyclables qui traversent des axes routiers en diagonale, comme sur l’avenue Charles de Gaulle à Neuilly.

Et puis il y a les drames qu’on a le sentiment de toucher du doigt. Comme celui-ci, découvert un matin, cette semaine, alors que je faisais mon footing hebdomadaire. Ce vélo de course blanc, et ce bouquet de fleurs, attachés à un poteau, autour de Longchamp. Pour rappeler que la petite reine n’est pas sans dangers, à moins qu’il ne s’agisse d’un hommage à un cycliste de Longchamp, parti rouler sur des pistes éternelles.

À Paris, en vélo, on peut finir à l’hostau

En vélo, à Paris, on risque tous les jours sa vie.

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