Les Grandes Ecoles, les sciences et l'innovation

Le dernier ouvrage de Pierre Veltz, Faut-il sauver les Grandes Ecoles (de la culture de la sélection à la culture de l’innovation), fait parler de lui. Polytechnicien, ancien directeur de l’Ecole Nationale des Ponts & Chaussées, Pierre Veltz n’y va pas par quatre chemins, semble-t-il. Je n’ai pas lu cet ouvrage, et ne peux donc vous en donner un résumé fidèle, mais d’après ce que j’en lis chez Alexandre Moatti ou Olivier Ezratty, il formule un constat fort et a priori étonnant: ainsi les grandes ecoles ne contribueraient pas au développement scientifique et technologique comme elles pourraient (ou devraient) le faire? Diantre, madame Michu, le jeune Duchemin qui est rentré à l’X l’an dernier ne contribuera-t-il donc pas au développement scientifique de son pays? Alors que ses études sont payées, en deniers sonnats et trébuchants, pris sur le budget de la défense? Mais que fait le gouvernement? On sent l’étonnement et la consternation gronder dans les chaumières. Pas vous?

Pourtant, Pierre Veltz dit vrai. Combien d’entre nous, polytechniciens, centraliens, ou anciens élèves des mines ou de telecom ont opté pour une carrière scientifique? Combien d’entre vous, anciens élèves d’HEC, de l’ESSEC ou de Sup de Co avez-vous envisagé un moment de contribuer au développement technologique de votre pays? Bien peu, en vérité. Alors que nos résultats au bac étaient des plus brillants, alors que nous avons bachoté les matières scientifiques comme pas deux, effectuant jusqu’à 15 ou 16 heures par semaine de cours de mathématiques (et parfois plus du double à a maison), nous avons tous opté pour de confortables carrières de "managers", cadres dirigeants, officiers de la guerre économique, si chère à Bernard Esambert. Des officiers, dont les meilleurs amis se nomment d’ailleurs Microsoft Excel et PowerPoint.

Seules écoles à réellement orienter ces jeunes matheux vers une carrière scientifique, les écoles normales ont vu leur quota réduit de moitié, lorsque les effectifs féminins et masculins ont été fondus dans une seule et même entité, au début des années 80 (exit Sèvres et Fontenay). De nos jours, le nec plus ultra à la sortie de l’X ou de Centrale, c’est de rejoindre une banque ou un grand cabinet de conseil. Que mes lecteurs ne s’y méprennent pas. Ces débouchés sont nécessaires, et il est normal de voir des contingents importants d’anciens élèves des grandes écoles dans ces sociétés. Ils sont, je le répète, les officiers de la guerre économique. Une formation généraliste très étoffée, une aptitude à l’effort validée par des concours extrêmement durs, sont les garants d’une certaine qualité de l’encadrement. Mais ils sont également les garants d’une certaine endogamie qui menace ces institutions…

Qui aujourd’hui prétendrait suivre un tel cursus pour ensuite se diriger vers l’enseignement et la recherche? Il en existe, assurément, et j’en connais autour de moi, qui me sont d’ailleurs très proches. Mais proportionnellement bien peu en regard du type de sélection par les maths.

  • Est-ce dû à l’enseignement prodigué dans ces écoles? Je ne le crois pas, les enseignants dans ces écoles étant plutôt de bonne qualité.
  • Est-ce un travers du système lui-même, qui pousse ces élèves à bachoter pendant deux ou trois ans, pour ensuite se reposer, et aller "faire de l’argent"? Possible, notre société a érigé l’argent en valeur universelle, et cela vaut aussi bien pour madame Michu que pour les taupins ayant réussi aux concours.
  • Est-ce une carrence du système éducatif global? Certainement, notre système éducatif ayant périclité en 30 ans, tant au niveau du niveau des enseignants que des élèves, d’ailleurs…
  • Est-ce un effet colatéral de l’abaissement du niveau du bac? Très certainement aussi, tant ces examens ont été réduits à un contrôle superficiel de connaissances assez limitées.
  • Est-ce l’effet désastreux de la stagnation du niveau de rémunération des chercheurs et des profs? Vraisemblablement aussi. Il est aboslument anormal que des chercheurs ayant plus de 15 ou 20 années d’expérience stagnent à des niveaux de salaires qui correspondent à de jeunes embauchés dans le conseil ou la banque.

Il ne faut pas oublier que la vocation de ces écoles n’est pas forcément d’alimenter le tissu de la recherche. Comme le dit si bien l’Ecole Polytechnique sur son site, L’École Polytechnique a pour mission de former des hommes et des femmes capables de concevoir et de mener des activités complexes et innovantes au plus haut niveau mondial, en s’appuyant sur une culture à dominante scientifique d’une étendue, d’une profondeur et d’un niveau exceptionnels, ainsi que sur une forte capacité de travail et d’animation. Fidèle à son histoire et à sa tradition, l’École forme de futurs responsables de haut niveau, à forte culture scientifique, voués à jouer un rôle moteur dans le progrès de la société, par leurs fonctions dans les entreprises, les services de l’État et la recherche. On ne peut être plus clair.

L’avenir scintifique et technologique de la France ne se jouera vraisemblablement pas sur les campus de ses écoles. Mais dans le tissu universitaire qui a toujours existé, et dans ses liens et ses échanges avec le tissu industriel. Et c’est là, paradoxalement, que les anciens élèves des grandes écoles ont une carte à jouer. Si les cadres de ces entreprises, souvent issus des grandes écoles, sont animés d’une logique scientifique et technologique, et non seulement d’une logique économique et financière, alors la dualité du système éducatif français peut fonctionner de manière efficace. C’est, à mon sens, à ce niveau que l’effort doit être mené. En revanche, je ne crois pas trop dans la création de grands pôles universitaires, mêlant grandes écoles et universités à la françaises. Les différences culturelles, sociales et parfois éducatives qui distinguent ces deux milieux sont trop flagrantes pour que quoi que ce soit de bien en sorte.

Pierre Veltz a lancé le débat. Espèrons qu’il saura recevoir le niveau d’écoute qu’il mérite.

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