J’irai tuer pour vous

Quel roman ! Ouvert il y a deux jours, ce livre ne m’a plus quitté jusqu’à ce que j’en achève la lecture. Il faut dire qu’avec près de 800 pages, J’irai tuer pour vous est largement plus épais qu’un polar conventionnel. L’histoire passionnante que raconte son auteur, Henri Loevenbruck, nous replonge dans une période tragique de l’histoire contemporaine : la période qui s’étend de 1985 à 1988, et durant laquelle la France traversa une longue période de troubles, confrontée à une vague d’attentats meurtriers, et à plusieurs prises d’otages au Liban.

Derrière ces actes barbares, un état se profile, l’Iran, qui reproche à notre pays à la fois le non-paiement d’une dette importante, la dette Eurodif, mais aussi de soutenir ostensiblement l’Irak, opposée alors au régime des mollahs dans ce qui était la première véritable guerre du Golfe.

C’est dans ce contexte tendu qu’un agent de la DGSE, en place à Beyrouth sous une couverture diplomatique, va faire appel à une sorte de mercenaire d’état, un clandestin, un ancien déserteur, qui devra réaliser des opérations d’élimination discrètes et bien précises, de celles dont l’état français ne souhaite pas être considéré comme responsable, et qu’on ne peut donc confier aux membres du service action de la DGSE. L’affaire du Rainbow Warrior a en effet laissé des traces dans les esprits, et tétanise le pouvoir politique, un peu comme celle du sang contaminé. Il faudra d’ailleurs mesurer un jour l’impact psychologique de ces deux affaires dans la conduite des affaires publiques en France, quel que soit d’ailleurs le parti au pouvoir.

Bref, ce livre retrace le parcours de ce personnage hors du commun, sorte de James Bond non officiel, à qui l’on va confier des missions de plus en plus périlleuses … jusqu’au bouquet final. Cerise sur le gâteau : il s’appuie sur les confidences du véritable héros, décédé récemment d’une leucémie.

Le véritable tour de force de ce livre, au-delà de la description de l’univers des services secrets français, sur un mode popularisé par le Bureau des légendes, c’est de construire une trame cohérente autour de ces affaires dont le souvenir est encore présent. Je me souviens encore de cette période tendue, de Georges Ibrahim Abdallah ou de Wahid Gordji, du juge Boulouque, tragiquement parti, ou du duo Pasqua-Pandraud en charge de l’intérieur, et qui voulait « terroriser les terroristes ». Habilement, Henri Loevenbruck tisse son récit en montrant peu à peu comment toutes ces affaires étaient liées, quelle patience il a fallu pour remonter aux personnels de la DGSE la piste des responsables; et comment les politiques ont peu à peu savonné la planche de ces fonctionnaires pourtant en charge de les résoudre, pour tirer un bénéfice politique de la libération des otages. Je me souviens encore de l’arrivée des derniers otages, libérés entre les deux tours de la présidentielle de 1988. Le timing était gros comme une maison, et bien entendu, les français ne furent pas dupes… Tout le mérite de ce livre, c’est de montrer les dégâts causés par cette approche politique d’un sujet si sensible.

Avec le recul qu’apportent les trente cinq années passées, ce livre offre également d’autres sujets de réflexion. La constance et a naïveté, par exemple, du Quai d’Orsay, à soutenir la voie diplomatique pour résoudre le problème posé par le programme nucléaire iranien. Ou encore le refus de considérer le Hezbollah dans son ensemble comme une organisation terroriste, en jouant sur les mots et en distinguant branche armée et branche politique : comme si ces deux sujets pouvaient être dissociés !

J’irai tuer pour vous est bien plus qu’un bon roman policier, sur les tueurs qui agissent au service de l’état. C’est un long réquisitoire sans équivoque, contre l’attitude adoptée au proche-orient par les gouvernements français d’alors (politique qui a peu évolué par la suite). C’est un livre qui dénonce une vision de la politique qui se fait au service d’une poignée d’individus et au détriment de la grande majorité des autres.

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