In Defense of Elitism

Dans l’espoir de faire progresser le niveau d’anglais de notre famille, ma femme avait pris, il y a quelques années un abonnement à Time magazine. C’est le genre d’abonnement qu’on finit en général par regretter, ne prenant pas le temps de lire chaque numéro. Chez nous, l’abonnement a duré 4 ou 5 ans je crois. J’y appréciais particulièrement deux rubriques: les 10 questions à … (qui ont servi de modèle aux 10 questions à un X entrepreneur), et la chronique de Joel Stein.

Joel Stein

Juif américain doté d’un sens de l’observation encore plus développé que son sens de l’humour, Joel Stein analyse de manière plus ou moins régulière les moeurs de nos sociétés occidentales. Son compte Twitter, @thejoelstein, est doté d’une bio qui m’a longtemps induit en erreur…

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Intrigué par l’ascension rapide de Donald Trump au sein du GOP et par sa victoire finale à l’élection, Joel Stein s’est lancé dans une enquête aussi drôle que passionnante pour comprendre comment un événement aussi étonnant a pu se produire; comment le rejet des élites, à l’échelle d’une nation, a pu conduire à l’élection d’un président vulgaire, misogyne et qui passe ses journées sur Twitter. Le fruit de son enquête, c’est un livre sur l’élitisme, ou plutôt sur les différentes sortes d’élites : In Defense of Elitism: Why I’m Better Than You and You’re Better Than Someone Who Didn’t Buy This Book.

À la recherche de l’américain perdu

Ne vous attendez pas à un ouvrage scientifique, ni à une étude sociologique très poussée: Joel Stein reste un chroniqueur doté d’un goût prononcé pour la provocation. Il n’est pas sans rappeler, par certaines tournures, le fabuleux livre de Bertrand Fitoussi, Crise et châtiment: lui aussi s’intéressait à ce qui était passé par la tête des banquiers et qui avait bien pu produire un tel événement.

Son enquête, Joel Stein va la mener minutieusement auprès des différentes populations concernées. Il commence son parcours par un séjour auprès des habitants d’une ville qui a massivement – à plus de 95% – voté pour Donald Trump: la ville s’appelle Miami, Texas (cela ne s’invente pas), dans le comté de Roberts. À quoi ressemble l’électeur moyen dans une telle ville? Est-il aussi raciste qu’on le dit? Stupide? Inculte?

Première surprise, Joel Stein découvre une communauté très solidaire, très soudée, autour de valeurs religieuses fortement prononcées. Le sentiment de sécurité qui y règne est à l’opposé de ce qu’il ressent dans les faubourgs de Los Angeles où il réside, et on sent même poindre chez l’auteur une sorte de tendresse pour ses hôtes. Bref, ce n’est pas le KKK, mais plutôt l’Amérique profonde, une Amérique qui doute de ses élites parce qu’elle doute, avant tout, de leur capacité à redresser ce qui ne va pas et à se préoccuper des autres.

Non, ce livre ne parle pas de chasse au cerf.

Les élites, ces gens bien sous tout rapport

Deuxième volet, Joel Stein poursuit son enquête auprès des milieux considérés comme les élites. Ils sont bien entendu démocrates, plutôt aisés, se fréquentent dans des soirées mondaines ou dans des événements réservés, bien entendu, à l’élite. Mais qu’entend-on réellement par élite? Joel propose une piste intéressante: ce sont avant tout des experts, des personnes qui se sont spécialisées dans un domaine particulier, des arts, des sciences ou de la politique, et qui sont reconnues comme tel. Le portrait qu’il dresse de l’actuel maire de Los Angeles, est, à ce titre, particulièrement élogieux (et je ne serais pas étonné que son avenir passe par la Maison-Blanche…).

On apprend, au passage, que l’usage actuel du terme « élites » remonte à Pareto. L’inventeur du 80-20 a élaboré une théorie de circulation des élites, qui dit en gros, que chaque nation, dispose d’élites, et que des masses populaires émergent régulièrement de nouvelles élites appelées à remettre en cause celles déjà installées. Et que le terme « méritocratie » est d’invention assez récente, de la fin des années 50.

(Le paragraphe précédent est spécialement conçu pour les élites qui liraient cette recension).

Les crânes d’oeuf ont toujours fait partie de l’élite.

Troisième volet, consacré cette fois aux « traîtres ». Il s’agit des membres de cette élite, qui ont senti le vent tourner. Ceux-là ont compris, parfois bien assez tôt, que le public américain – mais ce qui se dit dans ce livre peut facilement être transposé à d’autres pays – s’est lassé de ses élites, ne croit plus en elles, bref, veut croire en d’autres idoles. Les figures qu’il rencontre dans cette section sont particulièrement étonnantes, et notamment Scott Adams, le créateur de Dilbert.

Marié à une instagrammeuse affriolante, Scott Adams a plongé dans un populisme auquel je ne m’attendais pas. Son leitmotiv, c’est la remise en cause de tout ce que les médias disent: « on nous ment » est son mot d’ordre, même s’il s’en défend dans un de ses podcasts quotidiens. Le créateur de Dilbert nage en plein complotisme… On n’est pas loin, par certains aspects, de la démocratie des crédules. Et internet, hélas, n’est pas le moindre des contributeurs à cette lente dérive.

Mais Joel Stein va plus loin, et nous fait rencontrer Jestin Coler. Lui n’a rien d’un complotiste. C’est même plutôt l’inverse. Conscient que les fake news font plus de tabac que les faits avérés, Jestin Coler en a fait un business, un peu comme les fondateurs du site Le Gorafi. Jestin Coler a fait fortune avec les fake news, au travers de plusieurs sites comme le National Report. Il n’hésite pourtant pas à signaler, en bas des articles qu’il signe, qu’il s’agit d’infox: rien n’y fait, les niveaux de partage sont gigantesques.

Vers la fin de la démocratie?

Finalement, ce que nous dit en creux ce livre, c’est que la crise qui a conduit à l’élection de Donald Trump n’est pas tant une crise de la société américaine contre son élite, mais une guerre entre deux sortes d’élites, reprenant ainsi les concepts de Pareto. Une élite intellectuelle, aisée mais pas forcément richissime, qui accorde de l’importance aux valeurs immatérielles (tant qu’elles restent accessibles) contre une élite ploutocratique, que Joel Stein qualifie de Boat Elite, celle qui n’a pour valeurs que l’argent et le pouvoir, et pour qui la fin justifie les moyens. Le problème, précise-t-il, c’est que les supporters de la seconde forme d’élite rejettent le système établi par les premiers. Ce rejet, qui se traduit par différentes formes de prise de parole, peut conduire rapidement à la dissolution des bases de la société américaine.

Si vous avez réellement envie de vous faire peur, ce livre est fait pour vous.

Si vous avez envie de bien vous marrer aussi.

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