Sous les pavés – épilogue

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Voici donc l’épilogue de Mai 68 vu par l’excellentissime Roussier (GK67). Pour les épisodes précédents, c’est ici (épisodes 1, 2, 3, 4, 5 et 6).

Quand les pavés cessent de voler et que les slogans incendiaires ne sont plus que des souvenirs nostalgiques, reste la question : tout ça, pour quoi ? Révolution durable, simple crise d’adolescence collective, changement de siècle ? Comme le dit la sagesse paysanne, ce n’est qu’à la fin de la foire qu’on compte les bouses. Et la fin de la foire est déjà là.

Juin : retour au calme et bricolages, entre tradition et club-méd.

Le mois de juin marque un retour progressif à la normale. La vie à l’École reprend, certes encore imprégnée des remous récents, mais la machine institutionnelle redémarre. Les affrontements idéologiques s’estompent, les postures se radoucissent, et un nouvel art de décider s’impose : la commission. Mélange subtil de démocratie participative et de temporisation stratégique, elle va devenir l’outil universel de gestion des conflits. Ses charmes dilatoires n’ont pas peu contribué à bloquer toute initiative en notre beau pays.

Le bahutage n’échappe pas à ce trésor de démocratie. Symbole honni par les ultras, il cristallise suffisamment les tensions pour mériter un tel traitement, sous l’égide de la Kès, un temps marginalisée, qui retrouve peu à peu sa légitimité et s’efforce de sauver ce qui peut l’être. Les positions les plus radicales ne sont plus de saison, l’heure est au compromis. Ça n’a pas empêché de belles empoignades, mais je confesse à regret que je n’ai plus souvenir de ces croustillantes formules qui égayaient les harangues de la belle époque.

Le bahutage de la promo 29…

Après avoir dû dévoiler quelques secrets de fabrication et consenti à des concessions mineures, un « projet amendé de bahutage » (sic) est finalement adopté le 18 juin par 144 voix contre 102. Les révolutionnaires ont perdu une bataille symbolique : chez nos graines de Che Guevara, on sent poindre une certaine lassitude. Car le prosélytisme révolutionnaire doit vite s’effacer devant des préoccupations plus immédiates. Oui, la vie reprend ses droits, avec ses réalités très concrètes. À commencer par le choix des stages militaires que nous allons faire, pendant deux à trois semaines, à la rentrée. Et là, miracle de la nature humaine : les plus virulents anti-milis se découvrent soudain un grand intérêt pour leur classement militaire, qui conditionne les affectations dans des stages qui n’ont pas tous le même attrait. Chacun se souvient brusquement que l’X offre aussi des privilèges qu’il serait dommage de sacrifier au nom d’idéaux désormais moins convaincants. La synthèse s’opère d’elle-même entre le romantisme révolutionnaire et le confort polytechnicien.

Vaccin militaire et mise à l’écart préventive

Mais la vraie partie se joue ailleurs. Face à l’agitation qui couve encore, et à la crainte d’une contagion idéologique, la hiérarchie opte pour une solution aussi simple que radicale : extraire les élèves de leur milieu naturel. Au retour de notre stage militaire, nous apprenons avec stupeur que notre promotion va être envoyée prématurément, et sans délai, en formation militaire, bien avant le calendrier habituel.

L’objectif est limpide, même s’il n’est jamais formulé ainsi : désamorcer la révolte en dispersant les troupes, couper court aux effets de groupe, remettre les corps au pas pour calmer les esprits. Une forme de quarantaine préventive, version kaki [note de Delwasse, uniformologue diplômé : en fait, vert armée. Le kaki est un beige un peu soutenu. C’est important ce genre de précisions. Et je suis disponible à dîner mercredi soir… Il fallait bien que je misse mon grain de sel dans un papier où ma valeur ajoutée est nulle…]. Loin des amphis surchauffés, des débats sans fin et des micro disputés, le terrain militaire offre un cadre autrement plus structurant – et moins propice aux improvisations révolutionnaires. Le résultat est à la hauteur des espérances de la hiérarchie. Les postures idéologiques s’effritent face à la réalité du terrain. Beaucoup découvrent qu’il est plus facile de refaire le monde que de faire son lit au carré. Le choc culturel est rude pour certains, mais salutaire pour beaucoup d’autres.

Cette immersion forcée a marqué un tournant. Sans brutalité excessive, sans répression spectaculaire, l’institution a réussi là où les débats avaient échoué : ramener la promotion à une forme de normalité fonctionnelle. La révolution s’arrête net là où commence la logistique militaire. Une manœuvre habile pour reprendre la main sans en avoir l’air. Un châtiment ? Il est clair qu’à l’époque, cette décision a été vécue comme tel. Mais nous nous sommes aisément coulés dans nos treillis et nos rangers, pour découvrir ce monde étrange qu’est l’univers militaire.

Retour à Carva : une page est tournée

4 mois d’école militaire, plus un stage en entreprise (dit stage ouvrier), nous ne sommes revenus au bercail qu’au mois de février 1969. C’était clair, une page était tournée. La promo 68 s’était confortablement installée, toute seule et sans les anciens qui auraient pu leur enseigner les joies de la Révolution, ou les délices de la Tradition, selon les points de vue. La manœuvre de la Strasse avait assez bien réussi.

Nous étions quand même soucieux de perpétuer la Tradition et avons réussi à identifier 8 candidats missaires de la 68. Il faut dire que même si le contact entre les deux promos s’était réduit comme peau de chagrin, il n’était pas trop difficile de repérer les quelques figures qui émergeaient du ronron. Mais quelque chose s’était brisé et, apparemment, le sens du collectif et de la nécessité de le faire vivre n’était plus de saison. La Khômiss 68 fut la dernière, le moule était cassé. Elle ne put même pas assurer le bahutage des 69, pour les mêmes raisons. Mais on ne pouvait quand même pas laisser arriver ces nouveaux conscrits sans les accueillir dignement.

La promo 68 étant appelée à cultiver ses qualités militaires loin de Paris, il ne restait plus à la 67 qu’à retrousser ses manches pour sacrifier à ce rite de passage plus que centenaire. Il fut édulcoré, mais l’honneur était sauf. Et l’opposition viscérale entre les « modernes », qui criaient encore au loup, et les cocons normaux, qui en ont gardé un bon souvenir, a permis de perpétuer ce jeu du chat et de la souris qui donnait du piquant à ces brimades bon enfant.

Conclusion : la révolution digérée ?

Mai 68 n’a pas renversé l’X. Il l’a secouée, bousculée, irritée, parfois ridiculisée, mais pas détruite. L’institution a absorbé le choc, digéré la contestation et poursuivi sa route. La révolution a gagné la bataille culturelle (déjà), imposant de nouveaux codes et un nouveau langage, mais elle a échoué à transformer en profondeur le fonctionnement de l’École. Ou plutôt, ses coups de boutoirs ont débloqué bien des réformes utiles qui s’enlisaient dans les querelles de chapelles entre nos grands manitous.

Quant aux élèves, chacun a pris ce qu’il voulait – ou ce qu’il pouvait – dans cette séquence. Certains ont cru, d’autres ont joué, beaucoup se sont adaptés. L’envoi prématuré en formation militaire aura servi de point final discret mais efficace à l’épisode révolutionnaire. Zorro n’a pas renversé la table.

Il a simplement rangé son masque… sous le képi. Mais le terrain avait été profondément labouré, et le fil de la contestation restait bien vivant, de génération en génération. Le baril de poudre, qui avait un peu pris l’eau, a pris le temps de sécher. Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine allumette.

Quelque chose me dit que ce n’est pas loin d’arriver. Cela mérite encore quelques commentaires, sur les étranges similitudes entre ce beau mois de mai et les divers courants qui traversent notre université aujourd’hui…

C’est avec un peu de blues que je vois ici s’achever une aventure commencée voici près de deux ans. Le rythme n’y a pas toujours été (que voulez-vous, certains travaillent…) mais nous l’avons fait

Et bien sûr, l’ouvrage de Russier est toujours en vente sur Amazon. C’est ici.

A bientôt pour de nouvelles histoires de l’X !

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