Règlements de comptes à OK football

Décidément, le Covid aura été un accélérateur du changement dans bien des domaines ! Le dernier en date, c’est le milieu du football, qui prend l’eau de toute part, depuis que les compétitions doivent se jouer dans des stades vides et que les recettes issues de la vente de billets ne permettent plus de subvenir aux coûts incommensurables des vedettes dont les grands clubs s’attachent les services chaque année.

Treize à la douzaine

Voici donc qu’une brochette de clubs européens, et pas des moindres – AC Milan, Arsenal, Atlético Madrid, Chelsea FC, FC Barcelone, Inter Milan, Juventus, Liverpool, Manchester City, Manchester United, Real Madrid et Tottenham, soient à eux seuls quelques dizaines de coupes d’Europe toutes compétitions confondues – ont décidé de faire bande à part. Et de s’adjuger la plus grosse part du gâteau de la plus belle manière qui soit : par la force. Car en décidant d’organiser une « Super League » réservée à eux seuls, plus quelques clubs invités, ces grands clubs de foot décident implicitement, et par la même occasion, de mettre fin à leur participation aux compétitions actuelles, privant les autres clubs de possibles revenus issus de parcours plus ou moins réussis lors de campagnes européennes.

Il faut dire que foutre en l’air une saison en se faisant sortir à l’automne par un Trabzonspor, un Bastia ou un Celtic de Glasgow, ça fout les boules…. et pas qu’aux supporters ! Jadis, il arrivait ainsi aux grands clubs de quitter prématurément une Coupe d’Europe des Champions (l’ancêtre de la Champion’s League) ou une Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes (devenue Europa League) par la prestation inattendue d’un second couteau, aidée par un vétéran en mal de succès international, style Johnny Rep à Bastia. L’incidence, à l’époque, était relativement faible : les enjeux financiers n’avaient pas une si grosse incidence. Certes, l’honneur était bafoué, et les supporters passablement déçus. Mais d’un autre côté, cela permettait à de jeunes talents d’éclore, pour ensuite se faire remarquer et peut-être, au hasard d’un heureux transfert, briller dans un championnat étranger (si le quota le permettait). Un moyen de rebattre les cartes, et de promouvoir le football dans des pays variés. À l’époque où l’Europe de l’Est n’avait pas encore rejoint la grande Union européenne, de telles surprises n’étaient pas si rares. De grands joueurs yougoslaves, tchèques ou polonais ont fait trembler les grands clubs européens…

La Super League nous priverait de compétitions dans le magnifique stade de Trabzonspor

Bosman malgré lui

Mais l’arrêt Bosman a tout changé. La mondialisation du football qui en a découlé s’est accompagnée d’une hausse vertigineuse des salaires, pour attirer les meilleurs talents chez soi. Ces talents, au lieu d’attendre d’éventuels succès internationaux, on va désormais les découvrir beaucoup plus tôt, quand ils n’ont que 13 ou 14 ans, privant ainsi les clubs de seconde zone des meilleurs éléments de leurs centres d’entraînement. Exit Nantes et Auxerre, bienvenue à la génération MBappe.

Le mode de fonctionnement de la Champion’s League avait déjà permis aux grands clubs d’éliminer une part du risque inhérent avec les matches de début de saison. Les poules qualificatives assurant de jouer au moins trois matches, on évacuait ainsi le risque d’une sortie de route contre Guingamp ou West Broomwich Albion – si tant est que de tels clubs aient pu remporter leurs championnats respectifs l’année précédente. Mais c’était encore trop.

Désormais, avec la Super League, les grands d’Europe seront assurés de jouer 11 matches aller-retour, voire 14 s’ils sont 15, ou 19 s’ils sont 20 – en distribuant des invitations aux meilleurs clubs de seconde catégorie, lesquels, on ne le saura qu’à la dernière minute. Et quand j’écris des matches, je devrais plutôt écrire de « grands matches ». Finis les éventuels Manchester United – Rennes ou FC Barcelone – Dusseldorf. Il n’y aura que du grand, du très grand, du classico en veux-tu en voilà (dieu que je déteste ce terme de classico, aussi creux que ronflant).

Bien sûr, on oublie qu’avec 19 matches supplémentaires, les corps de ces joueurs hors normes qui hantent tous ces grands clubs, seront soumis à un rythme infernal, livrant une bataille sur deux championnats à la fois, plus une coupe locale…

À moins que les organisateurs de cette Super League n’envisagent tout simplement de mettre un terme aux championnats locaux, ce qui est fort possible. À quoi servirait de finir champion d’Angleterre, si l’on n’a pas à se qualifier pour la Champion’s League l’année d’après ? Comme au bac, il suffirait de faire l’impasse sur les épreuves secondaires, et se concentrer sur celles aux gros coefficients.

Que deviendrait l’En-Avant Guingamp si la Super League effaçait toute nécessité de championnat local ?

Le contre-exemple de la NFL

En soit, pourtant, l’idée n’était pas mauvaise. Aux Etats-Unis, le football ou le basket fonctionnent sur un mode similaire : une vingtaine de clubs, certains de participer chaque année, se répartissent équitablement les revenus d’une grande compétition dont la qualité est reconnue. Oui, mais les Etats-Unis sont un seul et même pays. L’Europe est une constellation de pays, de cultures, de manières de pratiquer le football. Une Super League, si elle assurait des perspectives à une poignée de grands clubs, signerait probablement la fin des championnats locaux, l’appauvrissement du niveau de football dans la majorité des pays.

Pour l’instant, rien n’est encore figé. À la veille du grand chambardement, la première bataille s’annonce d’abord juridique. L’UEFA a-t-elle le droit de menacer de priver les joueurs participant à cette Super League de pouvoir s’aligner dans des compétitions nationales ? Rien n’est moins sûr.

Et dans ce grand tumulte, deux grands clubs européens ont déjà annoncé qu’ils ne participeraient pas ) du moins pour l’instant – au projet de Super League. Le premier, c’est le Bayern de Munich. L’indépendance financière et volontariste du grand club allemand explique peut-être cette prudence. Le second, c’est le Paris-Saint-Germain. Oui, le PSG de Neymar. Mais là, les motivations sont probablement différentes.

Car en cas de création de la Super League, les trois adversaires potentiels du PSG en Champion’s League seraient sanctionnés par l’UEFA, et, de facto, éliminés de la compétition.

Et le PSG, oui le PSG de Neymar, remporterait la compétition sur le tapis.

Ça serait quand même con de rejoindre la Super League en étant le seul club sans coupe aux grandes oreilles à participer aux débats…

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