IArmageddon ou Tertiairenator ?
S’il y a une qualité que j’apprécie chez mon épouse, c’est bien sa curiosité. Certains maris s’en plaignent, chez moi c’est le contraire : je trouve que c’est une immense qualité. Car sa curiosité la pousse à m’envoyer régulièrement des articles surprenants, sur des sujets qui ne relèvent pas toujours de son secteur d’activité, mais auxquels elle porte un intérêt bien légitime.
Et c’est ainsi qu’hier matin, elle m’a transmis un article aussi passionnant qu’effrayant, intitulé « The global 2008 Intelligence crisis« .
Si vous voulez vous faire peur et prendre une grosse dose de rassrah comme dirait Baba, lisez-le jusqu’au bout. Vous m’en direz des nouvelles. Si vous n’avez pas de temps pour lire ce long article, ou si n’êtes pas à l’aise en anglais et ne maîtrisez pas tous les termes techniques de la finance, alors sachez qu’il s’agit d’un article de prospective construit comme un récit, une fiction, qui suit l’évolution des marchés financiers et du monde de la tech d’aujourd’hui jusqu’au 30 juin 2028.
Le scenario que propose l’article est tout aussi effrayant que réaliste. Il part de l’euphorie actuelle pour l’IA et ses agents, qui permettent de faire un tas de choses qu’on ne savait pas faire auparavant, comme concevoir un logiciel sans savoir code, et conduisent à une hausse de la productivité, qui bénéficie essentiellement aux acteurs du calcul intensif. Mais les salaires réels s’effondrent, et l’argent ne circule plus, car les GPUs sont de piètres consommateurs.
C’est alors que la machine s’emballe. Les entreprises faisant de plus en plus appel à l’IA, ses capacités croissent, mais les effectifs diminuent, puisqu’on a besoin de moins de monde pour faire que les clients souhaitent. La demande elle aussi s’effondre, puisque les IA sont capables de reproduire in house ce qu’on aurait dû acheter ailleurs (CRM, logiciel comptable, etc.).

C’est alors la fin de l’intermédiation. Ces entreprises qui nous vendaient du temps et de maigres compétences pour faire un travail rébarbatif ou trop spécialisé (comme jadis les agences de voyage) sont très facilement remplacées par des agents IA, la relation client s’effondre, le secteur tertiaire connaît une crise systémique, avec disparition ou très forte décroissance de l’activité, et un chômage qui explose. Les acteurs du logiciel disparaissent un à un… L’intelligence – ou du moins ce qui s’y apparente, à savoir la puissance de calcul – est disponible partout, et coûte de moins en moins cher, mais l’humanité ne dispose plus des moyens pour en profiter.
Bref, le bordel généralisé, l’économie moderne s’effondre et le retour à l’âge de pierre se profile à l’horizon.
Ou au Moyen-Âge.
Mais rien de radieux.
Par un étrange hasard, mon pote Raphaël a publié un article LinkedIn du même acabit à peu près en même temps. Un article sur l’évolution du monde du travail, de l’antiquité à nos jours. Un article magistral, qui mérite la même lecture attentive que le précédent.
Mais revenons à nos moutons. L’apocalypse IA selon le monde la finance a déjà commencé, en réalité. Avec quelques dommages collatéraux, comme l’éviction de Bernard Charlès, indétronable PDG de Dassault Systèmes depuis 35 ans, victime d’un dévissage en bonne et due forme de l’action 3DS – 22% en une journée, un record pour ce qui est encore considéré comme un fleuron du logiciel français, si ce n’est européen. La raisons ? Des résultats décevants, mais aussi une absence de stratégie claire vis a vis de l’IA. Les poignées de main avec le patron de NVidia ne suffisent pas…
Vous en voulez encore ? Chute du cours de l’action IBM en début de semaine. Idem du côté de Salesforce. les grands acteurs du logiciel font grise mine. Effectivement, quand on voit à quoi on peut aboutir à base de Claude code ou de Codex, il y a de quoi y réfléchir à deux fois avant de payer le renouvellement des 3000 licences du gestionnaire de workflow censé nous rendre plus efficaces. Quand on pass de 3000 à 300 salariés, le gestionnaire de workflows semble soudain moins indispensable, ou en tout cas ne nécessite pas le même type d’investissement.
Alors l’IA-pocalypse aura-t-elle lieu ? Le tertiaire international disparaîtra-t-il en 18 mois ? Allons nous retourner à l’ère pré-industrielle, avec de petits commerces de proximité qui n’ont pas plus besoin d’internet que d’une cinquième roue à leur voiture électrique virtuelle ?
Je n’en sais rien.
La seule chose que je sais, c’est qu’il faut cultiver notre jardin.
On finira peut-être par y voir plus clair.
Hervé Kabla, CTO de Cymon, ancien patron d’agence de comm’, consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.
Crédits photo : Yann Gourvennec















