L'empire des sciences: Jean-Antoine Chaptal

Au hasard de mes trajets en voiture, il m’arrive d’écouter France Culture. Cette station du groupe Radio France mériterait sans doute un peu plus d’attention que celle qu’on lui prête couramment. Ses émissions sont variées et probablement les plus intéressantes de toute la bande FM.

Il y a de cela quelques jours, j’y écoutai un débat sur le foisonnement scientifique sous Napoléon 1er. Ces propos m’intriguèrent, et je décidai de commander un des ouvrages cités, écrit par Eric Sartori: l’Empire des Sciences, sous-titré Napoléon et ses savants. Ayant reçu ce livre la semaine passée, j’en ai commencé la lecture ce weekend.

On y découvre un Napoléon inhabituel, féru de sciences, mathématicien chevronné, qui a su s’entourer de savants tout au long de son règne, probablement à la fois par goût personnel pour ces esprits libres, et par volonté d’instaurer une véritable méritocratie. Cet aspect de la personnalité de l’empereur m’était inconnu. Il faut dire que l’enseignement de l’histoire à l’école insiste principalement sur les aspects militaires et réformateurs de cette période, et passe sous silence le développement crucial des sciences qu’elle a pourtant permis. Formidable enseignant, mon professeur d’histoire nous a imprimé les noms et les dates des principales victoires et des principaux traités de paix (Bâle, La Haye, Campo-Formio, Lunéville, Amiens, Presbourg, Tilsit, Vienne, Paris, je m’en souviens encore). Mais rien ou presque sur les « savants de l’empire ».

J’ai donc décidé de faire profiter les lecteurs de ce blog de ma progression dans cet ouvrage dense, de plus de 300 pages, sans aucune illustration (hélas). Je passe sur le compte-rendu de la campagne d’Egypte, dont je vous parlerai ultérieurement, et lance la série avec le premier de ces grands savants d’Empire, Jean-Antoine Chaptal.


Jean-Antoine Chaptal né en 1756 à Nojaret. Elève doué, il commence par étudier la médecine, mais se laisse rapidement séduire par les idées de Lavoisier, qui révolutionne la chimie, qui, la débarrassant de l’ignorance crasse de l’alchimie, en fait une science moderne. Chaptal comprend rapidement l’intérêt d’une approche chimique au procédés industriels appliqués à un tas de secteurs: agriculture, minéralogie, médecine. Chaptal met en application ces principes pour se lancer dans une aventure industrielle fort rémunératrice, en mettant au point des procédés qui vont permettre aux marins languedociens de se procurer des produits (brun-rouge, pozzolanes) moins cher qu’à l’importation. Alors agé d’une trentaine d’années, Chaptal est un industriel qui réussit magnifiquement dans les affaires (il serait sans doute un brillant patron de startup technologique de nos jours).

Sous la Terreur, Chaptal se cache. Mais la jeune république a besoin de tous ses talents pour supporter l’effort de guerre, et fabriquer armes et munitions, et Chaptal s’y connait en production de salpêtre. Il monte donc à Paris deux usines (à Neuilly et à Nanterre). Ce qui ne l »empêche pas de poursuivre ses recherches, et d’entamer une carrière d’enseignant, en remplacement de Berthollet à l’X pendant que celui-ci accompagne Bonaparte en Egypte.

En 1800, Napoléon nomme Chaptal ministre de l’Intérieur, un poste clef, même si ses attributions ne comprennent pas l’ordre public et la surveillance nationale, confiés à Fouché. En quatre ans, Chaptal va considérablement modifier la face de la France:

  • il met en place la structure administrative qui est encore en fonction: préfets, sous-préfets, maires (alors nommés par l’Etat)
  • il instaure un bureau des statistiques du ministère de l’Intérieur, afin de disposer de données les plus fines et les plus exactes possibles dans différents domaines (topographie, démographie, agriculture, industrie, coutumes)
  • il rétablit les chambres de commerce supprimées par la Révolution et instaure les chambres d’industrie
  • il met en oeuvre les prémices de la grande réforme napoléonienne des hôpitaux : création de la première école de sage-femmes, spécialisation des services afin de séparer les maladies contagieuses des autres, attribution d’un lit par malade (autrefois, on y dormait à plusieurs…)
  • il met en place un réseau dense de musées provinciaux et jette les bases d’une véritable politique culturelle
  • il publie le décret sur les sépultures, qui interdit désormais l’inhumation dans les églises et à l’intérieur des villes

Alors dans la force de l’âge, Chaptal mène ces réformes tambour battant. Pourtant, il démissionne an août 1804, pour une stupide histoire de coeur, Napoléon lui ayant ravi sa maîtresse. Probablement afin de l’humilier et de s’en débarrasser.

De retour à son activité industrielle, Chaptal continuera à briller, notamment au travers de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale (ah, si Montebourg était un Chaptal…). Il milite en faveur de la production de sucre à partir de la betterave (l’approvisionnement en sucre de canne étant compromis par le blocus continental), met au point un procédé corrigé l’insuffisante maturité de certains vins (la chaptalisation).

Bref, même s’il n’est à l’origine d’aucune découverte scientifique majeure, Chaptal aura à la fois incarné le visage d’une France industrielle s’appuyant sur une science naissante et promise à un bel avenir, la chimie, et participé à la fondation des structures de l’état dont nous bénéficions encore, deux siècles plus tard. Il préfigure une tendance à la fois libérale et protectionniste, dont se réclameront certains démocrates américains, comme Brentano.

Peut-être la France aurait-elle besoin d’un nouveau Chaptal pour se redresser de nos jours?

A suivre…

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