Yves du Manoir, des mythes au mythe

   

par Alain Brachon, X1963,    Serge Delwasse, X1986,   et    Julien Ricaud, X2005.

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GU_2Yves du Manoir est une légende.

Légende du rugby français, capitaine du XV de France à 22 ans à sa sortie de Carva après 7 sélections dont 6 honorées comme élève, au jeu si spectaculaire qu’on donna son nom à la compétition favorisant le beau jeu, ancêtre du French flair. Rappelons toutefois que, bien qu’il ait perdu les huit matches qu’il disputa, il a contribué à réveiller un rugby français encore à la traîne. À cet égard, son importance pour le sport français est du même ordre que celle d’un Borotra (X1920S), par exemple.

Mais aussi légende de l’X, une des très rares gloires sportives que notre École ait accueillies, élève-pilote qui s’est écrasé à 23 ans, le matin de France-Ecosse 1928

Notre propos n’est pas ici de détailler sa carrière sportive, Wikipedia1 le fait nettement mieux que nous. Nous avons cherché à creuser un peu qui était ce mélange de Johnny Wilkinson, Pierre Closterman et Evariste Galois.

Casser les mythesNaissance

  • Yves du Manoir ne s’appelait pas Yves du Manoir, son vrai nom : Le Pelley Dumanoir (voir Image 2). C’est celui qui figure sur l’ensemble des actes de naissance de ses ancêtres2 — et nous sommes remontés jusqu’en 1690, plus loin que le vice-amiral (1770)3 — nous n’avons d’ailleurs pas trouvé de traces d’un changement officiel de nom qui confirmerait la déclaration sous serment de sa mère faite lors du mariage de son frère en 1927. Comme les grands hommes, les grandes dames ont leurs petites faiblesses. Dans le cas d’espèce, il n’est pas impossible que ladite dame, née Compte de Tallobre, ait estimé que sa famille méritait une réelle particule.
  • Accessoirement, ses quartiers de noblesse étaient assez récents. Son arrière-grand-oncle amiral et son arrière-grand-père capitaine de frégate ont reçu, quasi simultanément, les titres respectifs de comte et vicomte en 1816. Nous sommes donc loin de la noblesse d’épée, la récompense reçue l’étant probablement plus pour le choix politique d’allégeance à la Restauration que pour des faits d’armes au combat.
  • Il ne s’est pas engagé dans l’Armée de l’Air : c’est la plus grande légende urbaine véhiculée au sujet de notre ami Yves du Manoir : « à la sortie de l’X, il s’est engagé dans l’armée de l’air comme pilote ». La réalité est, comme souvent, beaucoup plus prosaïque. Démissionnaire, il s’est contenté d’effectuer son année de service militaire — qui n’était pas encore national — dans l’armée de l’air comme observateur. Ce choix de ce qui n’était encore que le Service de l’Aéronautique n’était absolument pas une vocation. Son intention première était d’aller dans la Marine Nationale. C’est pour rendre service à un camarade bitté4 par la magouilleuse5, qu’il a accepté de permuter avec lui. Au cours de son service militaire, il s’est engagé pour un an, toujours comme réserviste, afin de passer son brevet de pilote. C’est ainsi que l’image du jeune officier patriote à la vocation bien affirmée laisse peu à peu place à celle d’un jeune étudiant, éloigné des contraintes matérielles, sans vision à long terme, mais cherchant à faire des choses qui lui plaisent.
  • Finissons maintenant de déconstruire le mythe du polytechnicien brillant élève et du sportif excellent à tous les sports. Il intégra l’X non en 1/2 (eh, oui, ça arrivait parfois à l’époque !), ni en 3/2 comme les plus brillants, ni même en 5/2, comme beaucoup, mais en… 7/2 ! Ce n’est pas une tare, c’était assez courant à l’époque – environ 10% d’une promo. Mais nous commençons à nous éloigner fortement de l’image d’Epinal du fort en thème. Son frère, qui se garde bien de parler de son concours de 1922, prétend que son échec en 5/2 est dû à l’anglais. Pourtant, nous savons tous que, si on rate le concours, c’est souvent à cause des maths… Quant à son classement, il se passe de commentaires : 184/224 à l’intégration, 223/228 au passage en seconde année et 218/227 à la sortie. Sur ses performances sportives, bien que très honorables (certains des auteurs jugent toutefois son 3’18″ aux 1000 m en 5/2, à peine compensé par le 3’14″ en 7/2, un peu médiocre), c’est en zoubre6 (0 en 5/2, 0 en 7/2) et en escrime (0 en 5/2, 1 en 7/2) que les choses se gâtent7 . Une fois de plus, nous sommes loin de l’image de l’aristocrate accompli.

Le Pelley du Manoir, Yves Franz Loys Marie (X1924 ; 1904-1928)
Etat civil : Naiss. : 1904 le 11 08 : Vaucresson (Seine-et-Oise) ; mort en 1928 le 02 01
PERE : Mathieu Jules Marie René –
MERE Compte de Tallobre, Jeanne Gabrielle Marguerite Marie –
Adresse : 2 bis avenue des Sycomores- : Paris 16 (Seine)
Desc. phys. : Cheveux châtains – Front moyen – Nez moyen – Yeux châtains – Visage ovale – Taille 170 –
Scolarité : EXAMEN : Paris – CLASST : 184 – PASSAGE : 223e en 1925 sur 228 eleves – SORT : 218e en 1926 sur 227eleves CORPS : D.- en 1926-.
Rens. situa. : Ss-Lt Air – Accident d’aviation –

 

Image 1: Fiche matricule d’Yves Le Pelley Dumanoir


Reconstruire un mythe polytechnicien

  • Yves était-il capitaine du XV de l’X ? En soi cette question n’a pas énormément d’intérêt, si ce n’est de permettre à chaque capitaine sur le plateau de se prendre pour du Manoir… C’est très peu probable. Il n’y avait à l’époque pas de section sportive comme on peut les comprendre depuis la guerre, et l’équipe de rugby constituée pour le challenge « Albert Hardy », l’ancêtre du TSGED, créé en 1921 pour opposer l’ensemble des équipes des écoles militaires, a disparu en 1922 en même temps que cet éphémère challenge. Il était par contre capitaine de l’équipe de France militaire qui a joué contre les Anglais en 1925, ce qui lui a valu les louanges de la presse8. Et ça, c’est assez chic.
  • Yves surtout avait d’autres qualités qui en font un Carva accompli : il était beau, bien fait de sa personne, bon camarade (nous l’avons vu plus haut), sympa, drôle et ne se prenait pas au sérieux. Bref, LE cocon séduisant, l’X que vous auriez voulu être ou épouser, au choix !
  • Reste la question que nous attendons tous, que vous attendez tous : est-il possible qu’un homme aussi beau, aussi sympa et aussi mal classé ne soit pas missaire ? Cher lecteur, une fois n’est pas coutume, nous te laisserons décider : tu trouveras ci-dessous une photo de la Khômiss 1924 et, en médaillons, des profils d’Yves. Il ressemble assurément à l’élève un peu rêveur assis à droite… est-ce lui ?

yves du manoir et medaillons


Pour aller plus loin

Les auteurs ont vécu pendant près de deux mois avec Yves du Manoir, comme beaucoup de Français en 1926, ils ont développé une réelle affection pour lui. Si sa mort en service commandé l’a élevé à un rang de héros probablement usurpé, il est de ces personnalités qui ont forgé la légende de l’École. Le challenge Yves du Manoir a disparu, le Racing va abandonner le stade de Colombes et même si Montpellier, dans le stade qui porte son nom, entretient la flamme, l’X gagnerait à faire revivre la légende de ce jeune demi d’ouverture au crochet désarmant. Parmi nos camarades, on compterait peu de sportifs de haut niveau — probablement moins que d’ecclésiastiques —, nous nous attacherons à les recenser prochainement.

 


Extrait d’Élève à l’École, idole de la foule…, paru dans la JR N° 408 Octobre 1985.

Quand on connut la fin prématurée de ce champion de 23 ans, l’affliction du pays fut à la mesure de sa ferveur.
Vaucresson et Saint-Cast rebaptisèrent « Yves du Manoir » la rue où il était né et, celle où il avait sa maison familiale ; Paris donna son nom à une avenue du quartier des Ternes.
Le Racing Club de France créa, en sa mémoire, le Challenge du Manoir, compétition entre Clubs de Rugby de haut niveau, qui continue à se disputer annuellement. Une stèle fut élevée à Reuilly là où son avion s’était écrasé. Le Racing fit ériger au Stade Olympique de Colombes sa statue par le sculpteur Puiforcat et, honneur suprême, ce stade reçut, dès 1928, le nom de « Stade Yves du Manoir ».

Une telle somme d’honneurs, ce modèle de simplicité ne l’avait ni recherchée ni souhaitée. Peut-être se sent-il mieux à l’aise dans sa dernière demeure : au Père Lachaise, damier de sépultures pompeuses, il est un petit recoin silencieux, insolite, si escarpé que seuls certains emplacements ont permis de creuser des caveaux déjà séculaires, les intervalles étant livrés à une végétation touffue ; une allée étroite et déserte y serpente, comme un tronçon de sentier de randonnée. Là, sur une sobre dalle familiale on peut déchiffrer :

Yves Le Pelley du Manoir
Polytechnicien Officier Aviateur
1904-1928

 


Encadré : Eclairage familial et généalogique. Son arbre généalogique est ici : http://goo.gl/bL3qp9

Si son patronyme évoque le Cotentin, la mer et la Royale, avec à Granville en fin du XVIIIème un trisaïeul sieur Dumanoir, capitaine et corsaire, ses racines sont pourtant en France profonde, le Dauphiné du côté paternel, le Massif Central du côté maternel, d’une noblesse provinciale. A la restauration, Louis XVIII attribue le titre de Vicomte héréditaire à son arrière-grand-père par lettres patentes du 5 février 1816.

Par le jeu des alliances, les parents d’Yves ont du bien : le Vicomte, propriétaire rentier, est déclaré sans profession sur tous les actes d’état civil.

En fin du XIXème siècle, ils quittent le Dauphiné pour s’installer à Paris. La famille comprend dix enfants, cinq garçons et cinq filles dont trois décèdent avant la naissance d’Yves le 11 août 1904 dans la maison de villégiature de la famille à Vaucresson au 9 d’un chemin rebaptisé depuis rue Yves du Manoir.

Il fait sa prépa au Lycée Saint-Louis à Paris, après être passé, entre autres, par Saint-Louis-de-Gonzague et Ginette.


 Notes

1 http://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_du_Manoir. Sauf que, maintenant, l’artcile Wikipedia commence à beaucoup ressembler à notre papier 🙂

4 éliminé

5 logiciel dit « d’optimisation » des choix – en réalité de minimisation du nombre de mécontents – affectant les X entre les différentes armées, armes et services à l’issue de la Formation Militaire Initiale à La Courtine. A l’époque d’Yves du Manoir, la magouilleuse n’existait bien évidemment pas, le choix des armes se faisant au classement dit « mili »

6 équitation

7 Yves Le Pelley Du Manoir 1904-1928, René Le Pelley Dumanoir. Il est disponible à la BCX.

8 Historique de l’Ecole militaire de l’infanterie et des chars de combat: Avord, 1873-1879; Saint-Maixent, 1881-1927

 


Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier, pour leur aide :

  • Bibliographique, Olivier Azzola, de la BCX et Jean-Pierre Henry (X64), webmestre de www.lajauneetlarouge.com
  • Historique, Grégoire Fanneau de la Horie (X86)
  • Logistique, Hugo Levy-Heidmann (X11)
  • Marketing, les équipes de polytechnique.org
  • Iconographie, Monsieur Frédéric Humbert, au blog (rugby-pioneers.blogs.com) duquel ils ont « emprunté » une photo
  • A special Thank You ! to Paul & Marie Furlong for their gift to the BCX which gave us the idea of this research. http://goo.gl/RzINJV
  • Et, bien entendu, Hervé Kabla (X84), leur hébergeur favori

 Addendum

Preuve de la construction délibérée du mythe, cette bande-dessinée à caractère hagiographique parue dans « l’Equipe Juniors » au cours des années 50. Elle prend malheureusement trop de place pour être affichée dans le corps de l’article.

 

Yves du Manoir par PuyforcatYves du Manoir par Puiforcat

 

 

 

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