Mon ami Camille Mortenol
Camille Mortenol est une figure de l’histoire de l’Ecole Polytechnique, de la Marine Nationale, et probablement de l’histoire de France. Ce au point qu’on en a fait un héros.
Je m’efforcerai ici, comme à mon habitude, de déconstruire le mythe, avant de le reconstruire à ma manière.
Il y a pas mal de choses écrites sur lui, quelques livres – je vous fais grâce de la biliographie, vous la trouverez facilement en ligne, une excellente fiche Wikipedia rédigée en grande partie par un camarade X63 bien connu des spécialistes de l’histoire de note belle école, et deux articles de la Jaune et la Rouge (le premier de Alain Pierret, le second de mon camarade l’HIEDN Jacques-André Lesnard)
Toutefois, il est utile de rappeler ici la légende, de manière très synthétique : Camille Mortenol, premier noir à intégrer l’X, officier de Marine de talent, victime tout au long de sa carrière du racisme en vigueur à la fin du XIXe siècle, n’a jamais reçu les épaulettes d’amiral qu’il méritait. Il a achevé la Grande guerre comme colonel d’artillerie, en charge de la défense aérienne de Paris.
Un bref rappel de sa carrière – c’est nécessaire pour comprendre ladite légende – idem, tous les détails sont sur Wikipedia : né en 1859, entré 19ème à l’X en 1880, sorti 18ème, il choisit le corps des Officiers de Marine. Après une carrière principalement embarquée, toujours principalement en Afrique, il est promu capitaine de vaisseau en 1912 – à 53 ans donc. Au cours de la guerre 14-18, il est en charge de la défense anti-aérienne de Paris. Atteint par la limite d’âge de « cap de veau » en 1917, il est versé dans l’artillerie. Il est, en 1920, promu commandeur de la Légion d’Honneur.
Note pour les X : grâce à son rang d’entrée, il était crotale [chef de casert]. On le voit à ses galons de sergent portés sur le Berry [l’uniforme d’intérieur]. Et moi qui était convaincu qu’il n’y avait pas de galons sur le Berry… Décidément, l’uniformologie est un constant apprentissage ! A noter également le gilet – dont je détiens un exemplaire, le seul que j’aie vu d’ailleurs – que voulez vous, il faisait froid à l’époque.

Comme mes lecteurs fidèles en ont désormais l’habitude, je vais déconstruire mot à mot, en les prenant, pour une fois, dans l’ordre :
- Camille : son état-civil exact était Sosthène, Héliodore, Camille. Mais il s’appelait bien, contrairement à ce qu’écrit la Jaune et la Rouge, Camille. Je m’explique : jusqu’à la Grande guerre, le prénom d’usage était bien le dernier de la liste. Camille donc.
- Camille Mortenol, vous êtes sûr ? Et bien non. Il est très très très probable que ledit Camille ne fût pas Camille, mais son Frère aîné Eugène, André – donc André. Camille (je continuerai à l’appeler ainsi, c’est plus simple) aurait donc intégré l’X à 24 ans ! Détail de l’histoire (j’adore cette expression, passée à la postérité)? Un détail, certes, mais pas anodin. On sait combien la maturité est importante dans la réussite du concours… Et, accessoirement, à 24 ans, il avait dépassé la limite d’âge. La preuve en image : Le vrai Camille Mortenol est décédé en 1885 !!!

Ne nous leurrons pas : ce n’est pas Camille lui même qui a opéré cette substitution, c’est son père, ce pour des raisons pécuniaires : son fils était doué, il n’avait pas d’argent pour lui payer ses études, il était trop vieux pour entrer dans le système subventionné (bourses…).
Trois choses sont remarquables :
- pendant 5 ans, personne ne s’est aperçu qu’il y avait deux Camille Mortenol sur terre. Il faut dire que les communications étaient un peu moins faciles qu’aujourd’hui.
- Camille n’est revenu en Guadeloupe qu’une fois, en 1889, pour une convalescence. Pas fou, il ne voulait pas se faire cramer…
- Les parents n’ont pas eu la présence d’esprit de déclarer le décès du vrai Camille sous le nom du faux Camille, André (vous me suivez ?). Manque de présence d’esprit, ou force de la religion ? Il n’est jamais très bon d’être enterré sous un faux nom…
Une dernière remarque toutefois : il n’est pas facile de passer sa vie sous l’identité d’un autre, fût-ce votre propre frère. Il a dû beaucoup souffrir. Chapeau !
- Premier noir à intégrer l’X ? Encore là, non, c’est le troisième. Mais c’est en effet le premier descendant de deux esclaves. A l’époque, et Lesnard le décrit bien, on distinguait les « nègres » des « mulâtres ». Ô tempora, ô mores…
- Officier de Marine de talent ? Probablement pas.
- Autant ses qualités d’officier, fiable, discipliné, sont indéniables, autant on ne trouve aucun commentaire laudateur sur ses qualités de marin. Pour un Officier de Marine, c’est un peu gênant…
- Il n’a pas eu de commandement prestigieux, de ce qu’on appelle un « beau bateau ». Il a commandé des torpilleurs, une frégate à voiles, un aviso à roues, mais de croiseur, de cuirassé, de frégate, point. Pour commander une escadre (ce qui est le boulot d’un amiral) c’est un peu juste.
- Il a raté le concours de l’Ecole Supérieure de la Marine, l’école de guerre navale de l’époque. Certains suggèrent, à juste titre, que la négritude pût avoir participé de cet échec. La note dite « de gueule » a toujours eu une certaine importance dans les armées. Toutefois, s’il avait été si brillant que ça… En tout état de cause, il est difficile de prétendre aux étoiles sans être breveté d’Etat-Major. Ite missa est
- La plupart des officiers achevaient, à cette époque, leur carrière au grade de Lieutenant-colonel/ Capitaine de Frégate, X ou pas-X. Dans une promotion de 200 X, dont près de 70% font toute leur carrière sous l’uniforme, tout le monde ne peut finir avec les étoiles
- Rappelons enfin qu’il avait une santé fragile, et que passer de longs mois en convalescence, après un rapatriement sanitaire, pour, in fine, perdre l’aptitude à la mer, ça n’aide pas.
- Victime tout au long de sa carrière du racisme en vigueur au XIXe siècle ? Là, c’est plus contrasté :
- La Marine Nationale (et non royale…) était-elle plus conservatrice, voire antisémite, que l’artillerie ? Sachant que l’affaire Dreyfus a traversé la carrière de Mortenol, il me paraît permis d’en douter. Soyons clairs : les armées françaises étaient majoritairement, et le sont encore, conservatrices. Elles ont, en leur sein, des éléments profondément réactionnaires, même s’ils sont certainement minoritaires. C’était vrai en 1880. C’est toujours vrai en 2026. L’auteur de ces lignes projette d’ailleurs de consacrer prochainement un article à notre camarade Bastien-Thiry (X1947), article qui illustrera bien ce dernier point. Par ailleurs, les X, hormis Courbet (X1847), qui se voit décerner, en 1884, la Médaille Militaire et élevé à la dignité d’Amiral de France, n’ont jamais réellement gazé dans la Marine. Il est donc certain qu’être polytechnicien, et premier officier de Marine noir, c’est un peu cumuler les faiblesses.
- La « cote nègre » : Au cours de la séance des cotes, qui marque la fin du bahutage (et non bizutage, il n’y a jamais eu de bizutage à l’X), organisée par la Khômiss, un évènement qui tend, en particularisant les un et les autres – même le plus anonyme, le cocon « lambda », à souder la promotion, Mortenol a reçu la côte « nègre ». Il s’agissait justement de « gommer » sa couleur en insistant dessus. C’est pourquoi il ne faut pas rogner la citation en omettant la première phrase qui, si elle peut choquer le lecteur de 2026, n’en est pas moins fondamentale : « Je t’ai reconnu à ta face luisante, aux reflets brillants, sur laquelle se détachent deux yeux blancs comme deux rostos [NDLR : dans le cas présent, « lampes », de « becs de gaz » ainsi dénommés par apocope de Rostolan, général commandant l »Ecole qui y avait introduit l’éclairage au gaz] de sapin [NDLR : fiacre] dans les ténèbres de la nuit… » On peut d’ailleurs rapprocher ceci avec la célèbre phrase de Montesquieu « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir ». La suite du laïus le confirme : « si tu es nègre, nous sommes blancs ; à chacun sa couleur et qui pourrait dire quelle est la meilleure ? Si même la tienne valait moins, tu n’en aurais que plus de mérite à entrer dans la première École du monde, à ce qu’on dit. Tu peux être assuré d’avoir toutes les sympathies de tes ans [anciens, élèves de seconde année]. Nous t’avons coté parce que l’admission d’un noir à l’X ne s’était jamais vue ; mais nous ne songeons pas à te tourner en ridicule ; nous ne voyons en toi qu’un bon camarade auquel nous sommes heureux de serrer la main. »
- De même la citation de Mac-Mahon « C’est vous le nègre ? et bien, continuez », a très probablement été prononcée à St-Cyr, plusieurs années auparavant (Mac-Mahon a été président de la République de 1873 à 1879) – le « nègre » étant un argot local pour désigner le major du classement – et ne concerne pas Mortenol.
- Mortenol a-t-il été victime de racisme dans la suite de sa carrière ? Bien entendu. De même qu’il n’est pas imaginable qu’un noir n’ait pas vécu le racisme en France, et dans la Marine, il est encore moins envisageable qu’un noir, navigant grande une partie de sa carrière autour des côtes de l’Afrique, n’ait pas été victime de racisme. La mésaventure (légende ?) de Didier Ratsiraka, embarqué sur la Jeanne-d’Arc en 1962, et consigné lors de l’escale du Cap dans l’Afrique du Sud de l’apartheid en est une preuve. Quelques exemples :
- Son pacha en 1896 : « Monsieur Mortenol est un excellent officier, dont j’ai déjà eu l’occasion d’apprécier les services. La seule chose qui lui soit préjudiciable est sa race, et je crains qu’elle soit incompatible avec les positions élevées de la Marine, que son mérite et son instruction pourraient peut-être lui permettre d’atteindre sans cela ».
- Son pacha en 1899 : « On ne peut se dissimuler que la couleur de cet officier peut être une source de petits ennuis. Il y a là un préjugé avec lequel on ne peut s’empêcher de compter, et j’ai eu l’occasion de voir l’étonnement accompagné d’exclamations et de remarques des populations des ports voyant arriver un torpilleur commandé par un officier nègre ».
- Ajoutons qu’avoir choisi de le faire naviguer en Afrique n’est probablement pas la meilleure idée qu’ait eue la DPMM de l’époque
- Enfin,j’ai cette perle – il faut bien que j’apporte quelque chose en sus de résumer Wikipedia. Tout est là. Je me suis dit que c’éait 50/50, le sieur Grodet ayant probablement cherché des noises à un officier « nègre » par pur racisme, et ce dernier, ayant dû « jouer au con », refusant de se laisser marcher sur les pieds par un simple gouverneur de colonie, non-X de surcroît :). Je suis donc allé regarder qui était cet Albert Grodet, vous pensez. Je ne suis pas allé chercher loi, je me suis contenté de mon ami de toujours, nettement plus fiable que ChatGPT, Wikipedia. Et je n’ai pas été déçu :
- « Grodet menace le colonel Bonnier (NDLR : un X,hasard…] de le priver de son commandement alors qu’il est mort… » C’est ballot…
- « Il exige que le commandant Joffre [NDLR : on parle bien du futur maréchal, X comme chacun le sait…] […] revienne à la tête du chemin de fer parce qu’il ne pense qu’à mener des opérations contre les ennemis Touaregs »…
- « Le futur général Mangin, renvoyé par Grodet, a une mauvaise opinion lors de son entrevue avec celui-ci : Il s’agissait d’obtenir de moi une sorte de dénonciation contre les chefs que je respecte et tu vois d’ici quelle a été mon altitude ».
- « Piètre administrateur, il est rappelé en 1895 »
Bref, par spécialement du racisme, juste un gros con qui n’aimait pas les gens plus brillants que lui – bien que les deux aillent souvent de pair..

- Pour synthétiser : victime du racisme ambiant, très probablement, mais pas celui de ses chefs
- Enfin, « il a achevé la Grande guerre comme colonel d’artillerie, en charge de la défense aérienne de Paris. Artilleur, certes. En charge de la défense aérienne de Paris, certes toujours. Il a d’ailleurs probablement grandement contribué à « sauver » Paris entre 1915 et 1918. Je ne m’étendrai pas dessus, Lesnard et Wikipedia le font mieux que moi. Mais colonel ? Le journal officiel dit capitaine…

ainsi que l’annuaire offciel de l’armée française…

Alors capitaine ou colonel ? C’est là que l’uniformologue (reconnaissez que vous l’attendiez) surgit : capitaine, certainement. Mais comme il aura conservé son uniforme de capitaine de vaisseau – je confirme, il n’existe pas de photo de Mortenol en artilleur – pour tous, il était colonel. Au point que même la grande chancellerie de la LH s’y trompe…

Vous ne me croyez pas ? Voici une preuve. Photo prise en 1918 – Foch est en uniforme de maréchal. Mortenol est bien en officier de marine 🙂

Mieux, il parvint à être doublement rayé des cadres, avec ses 5 galons, par la Marine tout d’abord, en 1922 – ça c’est normal, mais également par l’armée de terre, en 1925, avec le grade de… colonel honoraire ! Chapeau l’artiste

Déconstruire le mythe – pour résumer
Camille Mortenol, qui n’était pas Camille, mais très probablement André, était un officier de Marine , certes très intelligent (on n’est pas polytechnicien pour rien :), mais un marin moyen. La couleur de sa peau le handicapait dans ce qui constitue une part importante du métier d’officier de Marine au XIXème siècle : la représentation auprès des autorités des colonies et des pays amis ou moins amis. N’ayant pas été admis à l’Ecole de guerre, il pouvait donc estimer qu’atteidre le grade de Capitaine de Vaisseau. était ce qu’on appelle une belle carière.
Il s’agit maintenant de mettre en avant un point important, et pas assez mis en lumière. Il a eu au moins deux mentors, et pas n’importe lesquels
- Victor Schoelcher tout d’abord, qui l’a aidé à obtenir une bourse pour préparer l’X, et qu’il n’a jamais perdu de vue
- il était présent aux obsèques de ce dernier

- il a été président de l’Association des Amis de VIctor Schoelcher, aussi dénommée Comité du Souvenir Victor Schoelcher

- Galliéni : Il lui a probablement « tapé dans l’œil » à Madagascar en 1894-95, au point que, souhaitant servir, en 1915, il a su le convaincre de lui « donner » la défense aérienne de Paris. Il a été confirmé dans le poste par Maunoury en 1917. Deux maréchaux. Pas mal.
Pour terminer, intéressons nous à sa personnalité. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas grand chose… J’en déduis
- que c’était un homme discret…
- … qui n’avait pas d’ennemis
La coupure de presse que voici semble le confirmer :

Je me pose toutefois une question : Mortenol a passé, en 1880, avec succès, le concours de l’X et de St-Cyr. Pas celui de l’Ecole navale. Sa vocation de marin n’était donc pas formée. Pourquoi diable avoir choisi la Marine à la sortie de l’Ecole, alors qu’il avait un « boulevard » dans le génie, voire l’artillerie, voire l’artillerie coloniale ?
Reconstruire le mythe, en deux versions
Version pour l’Histoire: Mortenol, officier brillant, aimé de ses chefs et de son entourage, fidèle à ses amitiés et ses convictions, a fortement contribué, par son excellence technique, à la défense de Paris entre 1915 et 1918. A ce titre, c’est un des héros méconnus de la Grande Guerre.
Il a, en outre, joué un double rôle :
- En tant que fils d’esclaves, polytechnicien et officier supérieur, il a participé de la création du creuset méritocratique de la IIIème République
- Humaniste, il est le chaînon manquant entre Victor Schoelcher, qui a aboli l’esclavage, et Gaston Monnerville, descendant d’esclaves et président du Sénat.
Version potache : Mortenol a réussi l’exploit de devenir un héros sous une fausse identité, et en usurpant son grade : le petit filou. A ce titre, il n’était pas missaire, mais aurait pu l’être !
Camille, je suis ton ami.
Bonus : l’héliodore est une pierre fine, de couleur jaune d’or, qui est une variété de béryl. cela veut dire « don du soleil ». En gros, la Lumière…
A heavy weather skipper















