Les rayons et les ombres

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S’il y a un film à voir ces temps-ci, c’est bien celui-là. Malgré ses longueurs, Les rayons et les ombres mérite tous les éloges, tant dans la réalisation que dans le jeu des acteurs. On y suit la vie d’un directeur de journal, Jean Luchaire, pacifiste convaincu de l’entre-deux guerres et ami d’Otto Abetz, futur ambassadeur de l’Allemagne nazie en France. On y découvre le glissement progressif de ce pacifisme abreuvé de valeurs morales et universelles vers une collaboration aveugle, sans limites, jusqu’au terme prévisible.

Alors qu’il existe de nombreux grands films sur la seconde guerre mondiale, il y a peu de films réussis sur la collaboration, à l’exception peut-être d’ un Lacombe Lucien ou d’Un héros très discret. Peut-être parce que l’arc narratif le plus classique sur cette période terrible, consiste à raconter d’abord les faits d’armes et les actes de bravoure des mouvements de résistance ou des forces venues libérer la France : les collabos y sont décrits comme d’immondes idiots brutaux et limités. L’intérêt principal de ce film réside peut-être dans sa capacité à prendre le contre-pied de cette représentation un peu naïve, et d’adopter un point de vue subjectif du récit. Contrairement à d’autres films sur la seconde guerre mondiale où l’on découvre les bassesses des collabos comparés aux représentants du « camp du bien », on assiste ici au déroulé de la guerre du point de vue d’un collabo plus difficile à cerner, un type pas si idiot que cela, qui sait faire marcher son intelligence dans cette période trouble, quite à mentir aux autres et à soi-même. Il n’a pas de sang sur les mains, juste un peu d’encre…. et il traverse la guerre sans rien voir, non parce qu’il n’y a rien à voir, mais parce qu’il ne cherche ni à voir, ni à savoir, malgré ses fonctions de patron de presse.

Nulle image de rafle donc, ni de séances de torture ou d’actes de guerre, de parachutage de résistants ou d’actions de sabotage. Non, Xavier Giannoli raconte la guerre comme une période formidable pour ces opportunistes qui ont su se saisir de l’occupation comme d’une formidable opportunité. Certains spectateurs risquent d’être choqués par ce parti pris, mais c’est pourtant un élément fondamental, à mon sens, dans la réussite du film, au-delà de la présence de Jean Dujardin, idéal en patron de presse séducteur et corrompu, de Nastya Goloubeva‑Carax, rayonnante et d’August Diehl, absolument parfait dans ce cette incarnation d’un haut fonctionnaire nazi non par pure conviction, mais par sentiment de jouer un rôle fondamental au service de deux pays.

Au terme de ces trois heures parfois longuettes – les scènes d’orgie ou d’accès de tuberculose à répétition n’apportent rien de plus – on sort terriblement meurtri, en se demandant si la force de ce film n’est pas, finalement, de nous montrer la banalité du mal, si chère à Arendt ? Jean Luchaire n’est qu’un ambitieux comme un autre, doté de certaines qualités, mises au service d’un mal dont il ne veut pas voir la face, se contentant d’en tirer profit.

« Les mots des salauds arment les bras des imbéciles« , les mots du réquisitoire final sont là pour nous aider à repérer les Jean Luchaire des temps présents…

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