Le concierge de l’Ecole Polytechnique/ une leçon d’uniformologie

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Chers Amis

Un billet court, que dis-je, hyper court

A l’heure de l’IA, pas besoin de tartiner, ChatGPT le fait beaucoup mieux que moi. Pas d’IA pour moi !

Et puis, les découvertes scientifiques ne sont pas payées au poids. Je vous rappelle que la thèse d’Einstein,  Eine neue Bestimmung der Moleküldimensionen , faisait 24 pages…

Voici donc une photo du concierge de l’X. Photo volée sur un site de vente aux enchères, je l’avoue. 15 balles la photo, pour un papier, bof bof – les temps sont durs. Si vous commandez trois diodes réseau à www.CetraC.io, j’achèterai la photo, promis !

Bref, sur cette photo prise en 1898, on voit notre brave concierge en petit uniforme de sergent major du génie.

Détaillons chaque mot, dans le désordre, c’est plus rigolo – non, je déconne, c’est plus didactique

Petite explication sur le grade de sergent major – accrochez vous ce n’est pas simple : 

c’était le 19e siècle, il n’y avait pas autant de grades qu’aujourd’hui. 

Nous allons, dans un souci de simplification, nous concentrer sur l’armée  – de terre – à pied, le lecteur traduira de lui même sergent en maréchal des logis – en mettant la gendarmerie, où c’est compliqué par le grade de brigadier – qui n’est pas, ce serait trop simple, celui de caporal chef de la cavalerie – vous me suivez toujours – grade qui explique pourquoi, aujourd’hui, le grade de gendarme (deux chevrons métal, argent ou or) est au dessus de celui de sergent de l’armée de terre (deux chevrons) – vous me suivez toujours ?

Chez les bazoffs (de « bas officiers », qui sont devenus sous-officiers, c’est plus valorisant), il y avait donc, depuis 1776, deux grades : sergent, et sergent major. Il y avait également des grades que je qualifierais de « fonctionnels » : l’adjudant (épaulette et contre épaulette or et ponceau, c’est à dire rouJe) – qui était plus ou moins un sergent major affecté au régiment, et non plus à la compagnie, et le fourrier (chevron supplémentaire sur le haut des manches). Au cours du 19e siècle, les adjudants sont peu à peu revenus au niveau de la compagnie, le grade devenant pleinement un grade de bazoff. N’empêche que, comme leur nom l’indique, les adjudants étaient plus des presqu’officiers que des bazoffs.

Pour les galons, c’était simple : sergent, un chevron, sergent major deux chevrons.

Pour achever sur l’évolution des grades, on a, dans le désordre :

  • créé des adjudants-chefs en 1912
  • remplacé le sergent-major par un sergent chef en 1928
  • différencié le sergent appelé du sergent engagé, et « du coup », on a monté tout le monde d’un chevron : un pour l’appelé, deux pour l’engagé, trois pour le sergent chef
  • (re)créé des sergents-majors – à quatre chevrons cette fois – en 1942
  • supprimé les sergents-majors en 1972, et créé des majors, comme un corps spécial
  • réintégré les majors dans le corps des sous-officiers en 2009
  • recréé des chevrons de sergent-major (avec le quatrième chevron un peu décalé, comme le galon de commandant) en 2022, mais sans créer le grade. vous ne suivez plus ? c’est normal, c’est fait pour être compliqué. Je m’explique : la création des galons de sergent-major est une décision de l’armée de terre en 2022. Chaque armée a ses enjeux de gestion des RH et de motivation, et seule l’armée de terre avait exprimé le besoin de (je copie-colle Wikipedia) « différencier les sergents-chefs (ou maréchaux des logis-chef) titulaires du brevet militaire de niveau 2 (BM2) des autres sergents-chefs (ou maréchaux des logis-chef) qui ne sont pas titulaires du BM2.. […]. Or, l’article L. 4131-1 / 2° du Code de la Défense prévoit que « les grades des sous-officiers et des officiers mariniers sont :
    • a) Sergent ou maréchal des logis ou second maître ;b) Sergent-chef ou maréchal des logis-chef ou maître ;c) Adjudant ou premier maître ;d) Adjudant-chef ou maître principal ;e) Major. »
    Vous l’avez compris, on a créé un grade sans changer la loi. le sergent major n’est pas un grade, mais tout le monde l’appelle sergent-major. C’est simple, non ?

Bref, pour en revenir à notre concierge, c’est donc un sergent-major. 

Il me faut ici faire un incise : le concierge de l’X a existé jusqu’aux années 90. Il était au P5. Quand j’étais à l’école, voici près de 42 ans, c’était un vieil adjudant Kronenbourg, dont la légende – que je crois proche de la réalité – disait qu’il avait fait le guerre d’Algérie. Ayant été mis à la retraite, et donc redevenu civil, il en avait été tellement malheureux qu’il s’était fait faire un uniforme improbable, ressemblant vaguement à celui des appariteurs de la Sorbonne. Pour le faire rager, quand je passais au P5 avec mon cabriolet, décapoté, je mettais l’Internationale à fond. Puis « Monsieur P5 » (si un lecteur se souvient de son nom, je suis preneur) a disparu – probablement pour prendre une retraite amplement méritée, et il a été remplacé par une société dite « de sécurité » – sans commentaire, le lecteur aura compris ce que j’en pense. Depuis la démilitarisation du platal -oui, pour ceux qui ne le savent pas, le terrain de l’X a été « civilisé » lors de son transfert à l’EPAPS, Etablissement Public d’Aménagement du Plateau de Saclay – le P5 est toujours là, mais vide… Ô tempora, ô mores.

Et ce sergent-major est en uniforme de… sergent-major :). Jusque là, tout va bien.  Ce qui est intéressant, et qui justifie ce papier que j’avais d’ailleurs promis hyper court, et qui s’allonge au fur et à mesure que l’heure avance, c’est qu’il est en uniforme de l’X. Rien d’étonnant, le GU ayant été crée sur la base de l’uniforme de sous-officier du génie… La boucle est bouclée. Mais ce qui est hyper intéressant pour un uniformologue, c’est un petit détail : il n’a pas de ceinturon [NDLR : je remercie Didier Pitot qui me fait remarquer que ladite boucle est bouclée sans ceinturon… « du coup » je ferai, un jour.., un billet sur la bouche de ceinturon du GU]

Détail de l’historie de l’uniforme ? Que nenni. J’entre dans le vif : Les X, jusqu’ à la seconde guerre mondiale, avaient trois uniformes. Le Grand U (le terme ignoble de GU est récent) que tout le monde connaît, le Berry, tenue d’intérieur, et le Petit U, qui était un GU avec képi. Je cherchais depuis des années la preuve que le Petit U se portait, au 19e siècle, sans ceinturon.

Et ma preuve, c’est notre concierge !

Voilà.

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