Lionel Jospin
Avec Lionel Jospin disparaît une des grandes figures du parti socialiste de la fin du XXe siècle. Ancien militant lambertiste dans sa jeunesse, il rejoint le parti socialiste au début des années 70 et y trouve un cadre qui lui permet de s’épanouir bien plus qu’au seine d’une poignée de révolutionnaires d’obédience trotskiste. Il y prend une telle place, que c’est lui qui succède à François Mitterrand au poste de premier secrétaire du parti, après la victoire socialiste aux présidentielles de 81. Il faut dire que Mitterrand n’entendait peut-être pas laisser les clefs du camion à un Michel Rocard qui aurait pu prétendre au rôle de dauphin – la suite a montré que Mitterrand a parfaitement réussi à réduire à néant toute menace interne.
Lors du second mandat socialiste, Mitterrand en fait un ministre de l’éducation nationale d’une étonnante longévité (4 ans, à comparer à la durée des mandats actuels au même poste…), succédant à l’ancien garagiste René Monory qui avait opéré sous la première cohabitation.
Fidèle de la Mitterrandie, Jospin semble pourtant avoir du mal à assumer un rôle de leader du parti socialiste, et son « devoir d’inventaire » passe mal. À la veille de l’élection présidentielle de 1995, les yeux de gauche se portent vers Jacques Delors, jugé plus à même de diriger le pays. Pourtant Delors se débine, et c’est Jospin qui doit s’y coller. Face à une droite divisée entre les partisans de Chirac et de Balladur, il prend la tête au premier tour, mais s’incline face à Jacques Chirac au second. La France semble partie pour un long septennat chiraquien, et Jospin reprend son rôle de premier secrétaire d’un parti qui ne songe plus au pouvoir…
Mais c’est sans compter sur Dominique de Villepin et ses coups tordus. Sous son impulsion, Jacqeues Chirac dissout l’assemblée nationale, et les élections qui suivent conduisent à une victoire de la gauche : Chirac est contraint de nommer premier ministre un Lionel Jospin qu’on n’attendait plus. Ce dernier, fidèle à ses promesses et au rassemblement de ce qu’il a nommé « la gauche plurielle ». C’est le retour des ministres communistes, et des éléphants du PS : DSK, Martine Aubry, Claude Allègre. Un attelage détonnant, mais qui réussit à surfer sur les années de croissance de la dernière décennie du siècle finissant.
Pourtant, la crise qui suivit l’explosion de la bulle internet met fin aux rêve d’union de la gauche. Jospin se présente à l’élection de 2002 sans réaliser l’union de la gauche qui aurait pu lui assurer une place au second tour, laissant filer Christine Taubira et Jean-Pierre Chevènement, qui séduisent près de 5% de l’électorat de gauche. À 200 000 voix près, Jospin voit Jean-Marie le Pen le devancer et se retrouver au second tour face à un Chirac qui l’emporte haut la main, présage des futures élections contre le candidat d’extrême-droite qui se dérouleront en 2017 et 2022. Une leçon à retenir à la veille de la présidentielle de 2027…
C’est la fin de la carrière politique de Lionel Jospin, qui va désormais laisser les clefs du camion à des représentants plus jeunes, comme François Hollande, Ségolène Royal ou Dominique Strauss-Kahn.
Que retenir de la carrière de Jospin ? Au-delà de la formule de l' »austère qui se marre », je garde pour ma part deux images. La première, c’est celle des 35 heures. Je n’oublierai jamais que ce fut sa promesse de campagne, mise à exécution par Martine Aubry et DSK, alors respectivement ministre de l’emploi et de la solidarité, et ministre des finances et de l’industrie. Présentée comme une mesure destinée à réduire le taux de chômage, elle a surtout contribué à créer des différences de régime incompréhensibles entre cadres et non cadres (ah, les merveilels du forfait jour…) et contribué à ralentir la productivité des entreprises françaises confrontées à une concurrence internationale qui ne connaît pas de telles cadences…
La seconde, bizarrement, n’a rien à voir. En 2000, lors d’une visite en Israel, Lionel Jospin n’hésite pas à qualifier le Hezbollah libanais d’organisation terroriste, prenant le contrepied sur une diplomatie française incapable de voir la réalité du terrain, et toujours soucieuse de maintenir une politique de la courbette face à des partenaires qui l’ont pourtant trahie de longue date (cf l’attentat du Drakkar).
On peut retrouver en ligne l’extrait du discours de Jospin, un discours courageux, à comparer avec certaines prises de position teintées de couardise, voire d’un violent fond d’antisémitisme, comme les propos récents d’un Dominique de Villepin, ou de la mafia LFiste.
Le 23, le Premier ministre français Lionel Jospin entame une visite en Israël, où il déclare que la France « est disposée à garantir, y compris par des forces sur le terrain, un futur accord de paix entre Israël et ses voisins ». Paris, ajoute-t-il, sera « dans la paix, un partenaire de confiance pour Israël ».
Le 24, lors d’une conférence de presse, Lionel Jospin crée la surprise en déclarant que la France « condamne les attaques du Hezbollah et toutes les actions terroristes unilatérales, où qu’elles se mènent, contre des soldats ou des populations civiles israéliennes ». Il déclare « comprendre » les raids de représailles israéliens contre le Hezbollah. Or Paris, qui défend l’application de la résolution 425 du Conseil de sécurité de l’O.N.U. exigeant le retrait israélien du Liban, a toujours critiqué les raids israéliens contre ce pays. En outre, le Premier ministre français rend Damas responsable du blocage des pourparlers de paix israélo-syriens. Souhaitant donner un nouvel élan aux relations franco-israéliennes, Lionel Jospin rompt ainsi avec les positions traditionnelles de la diplomatie française au Proche-Orient. Toutefois, sur le dossier palestinien, le Premier ministre français plaide en faveur de l’Autorité palestinienne « qui est dans une situation relativement précaire, dans des territoires réduits, éparpillés » ; il fait part de « ses préoccupations » face au blocage du processus de paix israélo-palestinien.
Le 25, Jacques Chirac, qui n’avait pas été informé des positions que Lionel Jospin avait l’intention de soutenir au sujet du Hezbollah ou de la Syrie au cours de son voyage, demande que celui-ci « prenne contact » avec lui « dès son retour ». Le Premier ministre rejette la notion gaullienne de « domaine réservé » du chef de l’État et affirme son droit de défendre sa version de la politique proche-orientale de la France. Il corrige toutefois ses propos relatifs au Hezbollah en parlant à son sujet d’« actes de guerre » plutôt que d’« actions terroristes » ; mais il réitère sa mise en cause de la Syrie. Ses propos de la veille sont vivement et unanimement condamnés au Liban.
Le 26, à l’université de Bir Zeit, dans les territoires palestiniens, Lionel Jospin, qui est pris à partie par des étudiants, est la cible de jets de pierres.
Le résultat fut à la hauteur de ce que vous pouvez imaginer. La colère du monde arabe, qui faisait encore semblant de ne pas avoir pris conscience de l’interdépendance du Hezbollah chiite et du régime iranien, prit une tournure singulière lors d’une visite du même Lionel Jospin à l’université de Bir Zeit.
On attend toujours le dirigeant français qui aura le même courage pour analyser la situation au Liban…
Hervé Kabla, CTO de Cymon, ancien patron d’agence de comm’, consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.
Crédits photo : Yann Gourvennec










