Aldrich Ames
La vie réserve parfois d’étranges surprises. À quelques mois d’intervalles sont décédés deux des protagonistes d’une historie relatée dans l’excellent livre L’espion et le traître, dont j’ai déjà parlé il y a quelques temps. Il y est question d’un colonel du KGB, chef d’antenne à Londres, qui fut retourné à la fin des années 60 par le MI-6, les services secrets de ss Majesté, avant d’être invité à se rendre à Moscou par le KGB, suite à des fuites issus des services occidentaux. Flairant une menace sur sa vie, il se signala auprès d’espions britanniques, qui l’aidèrent à s’enfuir caché dans le coffre d’un véhicule, en passant la frontière avec la Finlande.
Ce colonel du KGB s’appelait Oleg Gordievsky. Il est décédé en mars dernier, après avoir passé les quarante dernières années de sa vie à l’Ouest, sans avoir jamais revu sa femme et ses deux filles. Le hasard a voulu que celui qui avait vendu son nom soit décédé il y a quelques semaines. Aldrich Ames a cependant connu une fin moins heureuse, puisqu’il est mort en prison, où il purgeait depuis trente ans une peine d’emprisonnement à perpétuité suite à son arrestation et à sa condamnation en 1994.
Ames était un officier de la CIA, fils d’officier de la CIA, tout comme Gordievsky était lui-même fils et frère d’officiers du KGB. À croire que la reproduction des espions ne fonctionne pas si bien qu’on pourrait le croire. Mais cette naissance dans un milieu favorable est sans doute le seul point commun entre les deux personnages. Tout les opposait, de leur mode de vie à leurs motivations au moment de livrer des secrets à l’ennemi. Alors que Gordievsky semble avoir passé une vie plutôt tranquille et sans excès, Ames faisait plutôt dans le style flamboyant. Et si l’agent soviétique a trahi sa mère patrie par conviction politique, Ames a plutôt agi pour des raisons purement économiques… Joueur, buveur, et surtout (re)marié à une colombienne qui lui imposait un train de vie inabordable pour un cadre de la CIA, Ames s’est retrouvé, à un moment de sa vie, contraint d’aller chercher de nouvelles sources de revenus.

Quelle meilleure source de revenus pouvait-il alors imaginer que celle provenant de la vente de secrets, petits au début, puis de plus en plus gros. La trahison d’Aldrich Ames aurait ainsi coûté la vie à une dizaine de contacts de haut niveau en URSS. La vie d’un espion est faite de hauts, de bas et de trahisons, il n’y a qu’à voir le nombre d’exécutions qui ont suivi la crise iranienne en juin dernier pour comprendre l’étendue des risques encourus. Ames, par sa négligence, aurait peut-être également pu permettre aux services américains de mieux s’éduquer aux signaux faibles, comme l’acquisition de deux véhicules de luxe ou d’une villa à un demi-million de dollars (une somme pour l’époque) par un simple fonctionnaire.
Mais apparemment cela ne suffisait pas. Et il fallut qu’une bande de terroristes aille se faire exploser sur deux tours de Manhattan quinze années plus tard pour que les Etats-Unis mettent en place une surveillance accrue de leurs propres troupes.
L’histoire est faite de petits soubresauts aux lourdes conséquences.
Hervé Kabla, CTO de Cymon, ancien patron d’agence de comm’, consultant très digital et cofondateur de la série des livres expliqués à mon boss.
Crédits photo : Yann Gourvennec

















