Les rencontres capitales 2018

Tous les deux ans, se tiennent, durant deux jours, des conférences qui réunissent des acteurs de la vie publique: chercheurs, scientifiques, écrivains, politiques, etc. en plein coeur de Paris, pour débattre sur des sujets liés aux évolutions de notre société: les Rencontres Capitales. Les débats se déroulent à l’Institut, et sont organisés par l’Académie des Sciences. A l’invitation de Laurent Collin, président de Stonepower, j’ai pu me rendre à l’édition 2018 des rencnontres capitales, et assister à trois tables rondes. Voici les notes que j’ai pu y prendre.

Rencontres capitales 2018

Science, croyance et culture: quels débats ?

(débat animé par Cecilia Gabizon)

Cristina Flesia:
Dans l’univers des sciences, en tant que physicienne, on touche dieu et l’infini tous les jours. Mais de là à percer le mystère d l’univers: on nene peut pas et on ne pourra pas. L’infini ne relève d’aucun concept sensoriel. Et pourtant elle arrive à travailler avec. Mais impossible pour elle de concevoir ou expliquer Dieu. Mais c’est une réponse personnelle.

André Comte-Sponville:
Il se définit comme athée, non dogmatique et fidèle. Non dogmatique car l’athéisme n’est pas un savoir. Il est tout aussi imbécile de dire « je vais que dieu existe » ou « je sais que dieu n’existe pas ». Le premier confond sa foi et un savoir. La foi est une grâce, ce que le savoir n’est pas. Mais fidèle à un certain nombre de valeurs morales, spirituelles, nées dans les trois grandes religions monothéistes. Quant à la question sur l’origine, c’est la question formulée par Leibniz: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? C’est la seul et la plus importante question, mais sans réponse possible. L’être est inexplicable, parce que tout explication le suppose. Prétendre expliquer l’être par dieu est un non sens, puisque Dieu est le plus mystérieux de tous les êtres.

Benoist de Sinety:
Croyant, diffère dans sa recherche de dieu. La foi est une grâce, elle devient ce qu’on veut en faire. On n’est pas chrétien, on cherche à l’être, à le devenir (il a failli dire tout comme…, mais s’est retenu). La religion n’est pas une réponse, mais une question ouverte et un chemin.

Alexandre Jollien:
Qui se pose la question de l’existence de dieu? Et comment se la pose-t-on? Dans un monde injuste, qui l’est de plus en plus, qui la pose? Le lien à dieu est entre logique et épistémologique. Le mépris est réciproque: celui de l’athée vers le croyant, celui du croyant vers l’athée. Le danger du matérialisme spirituel est réel. La religion n’est pas l’autosatisfaction narcissique si commune de nos jours. La religion du bien-être va supplanter la pratique du en-soi.

CF:
La science est une chose, les effets de la science son quelque chose d’autre. La science pour elle-même est un chemin personnel. On ne pourra jamais expliquer ce qu’on a compris en faisant de la science. La particularité de la science, c’est qu’il faut la mettre à l’épreuve, il faut l’expliquer. C’est un processus pénible, ce n’est pas facile. L’explication scientifique est un grillage qu’on pose sur ce que représente vraiment la science. Ce grillage varie en fonction des sciences.

Pascale Cossart (secrétaire perpétuelle académie de sciences):
La science est une construction humaine, elle ne tombe pas du ciel. On ne la mélange surtout pas avec la croyance.

ACS:
La caractéristique des scientifiques, c’est qu’il se mettent d’accord sur ce qu’ils ont démontré. Contrairement à des philosophes, qui n’ont pas de zone de consensus large. Cela ne veut pas déprécier la philosophie vs. les sciences, au contraire, les sciences mettant tout le monde d’accord, on n’a pas besoin de s’y intéresser pour tout démontrer. Alors qu’avec la philosophie, qui n’est et ne sera jamais une science, il faut s’intéresser à l’avis de tout le monde pour se construire le sien.
Autre différence, avec l’accélération es découvertes scientifiques, c’est qu’il y a des questions normatives auxquelles les sciences n’apportent pas de réponses. Ex: la vie vaut-elle la peine d’être vécue? Peut-on faire des expériences sur les cellules souches? etc. La science dit comment on peut le faire si on peut le faire, mais ne répond pas aux questions de morale ou de politique.

Le comité de bio-éthique est là pour donner un avis consultatif au législateur. L’état est là pour donner un cadre légal, mais pas pour des valeurs morales, pas pour dire ce qui est bien ou ce qui est mal. Un état qui interdirait d’être égoïste serait une dictature ! Mais il faut se mettre d’accord sur es aspects juridiques.

BdS:
L’état ne doit pas définir ce qui est bien ou ce qui est mal, certes. Mais son premier devoir est la protection du plus fragile. Si les lois ne vont pas dans ce sens là, cela pose un problème de conscience. Rien ne peut justifier l’atteinte aux plus petits ou aux faibles, même au nom de la science. La vie de l’homme est le bien le plus précieux, et tout ce qui y porte atteinte est angoissant. C’est par les deux ailes de la foi et de la raison que l’homme s’élève (JP2).
L’Église est-elle adaptée au mode? Tous les replis identitaires, intégristes, tous les conflits, sont issus des angoisses. L’homme a besoin de rentrer sur un chemin qui le rassure. L’Église n’est as adaptée au monde et ne le sera jamais, et vive versa: si cela l’était, nous serions au Paradis.
Y a-t-il un devoir d’actualisation de l’Église, ou des religions en général? Le chrétien n’est pas celui qui a trouvé dieu, mais qui le cherche.

ACS:
Quel risque y a-t-il avec les cultes liés au transhumanisme? Cela prouve simplement que la sottise est universelle. Il y a deux questions, une sur le transhumanisme et une sur le culte. Sur le premier point, il est exclus qu’un homme devienne immortel. Même si on résout tous les problèmes de santé, les morts par accident ou meurtre restent possibles, et le possible, dans un temps infini, devient réalité. On vivra sans doute plus longtemps, mais on ne mourra pas moins souvent. Le concept de « mort de la mort », cher à Laurent Alexandre, est une boutade irréalisable. Sur l’IA, il faut mettre les point sur les i: l’IA qui a conscience d’elle-même n’existe pas. Le vrai Dieu, celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un. Et comme l’IA n’est pas quelqu’un, mais quelque chose, le culte de l’IA est une sottise de plus.

BdS:
Sur l’influence des RS, soyez des insoumis, ne vous laissez pas manipuler par des logiciels, des ordinateurs, des technologies. On est arrivé à un degré de sophistication technique tel, qu’aujourd’hui on ne se pose plus la question de savoir comment ça marche. C’est magnifique, c’est extraordinaire, mais on se retrouve dépossédés de la maîtrise des choses. Aujourd’hui, on cherche de moins en moins à comprendre. Au nom de quoi ces réseaux sociaux, ces empires informatiques ou technologiques? Au nom de quoi? Du marché? Des intérêts économiques supérieurs à ceux de l’homme? Il faut se poser la question.

CF:
Comment penser la vulgarisation scientifique, qui reste nécessaire? Elle est nécessaire, mais ce n’est pas gratuit, cela demande un effort, de la part de celui qui veut comprendre. Sinon, on devient passif, et sans avoir le pouvoir de juger. Ce pouvoir de juger pas par l’école, qui doit fournir les instruments pour juger.
Il faut aussi distinguer vulgarisation scientifique et information scientifique. Comprendre, ce n’est pas lire un article dans un journal en prenant son café. C’est essentiel, pour éviter toute désinformation. Elle prend l’exemple du nucléaire.

ACS:
Dieu est-il qqn? Disons que Dieu s’exprime avec des mots, mais dans quelle langue? Pas facile d’y répondre. Mais il ne faut pas enfermer la spiritualité dans la religion. L’occident chrétien est habitué depuis 20 siècles à ce que la seule spiritualité soit offerte par la religion. Mais si on prend le temps d’aller voir ailleurs, on découvre d’autres spiritualité, qui ne sont en rien des religions. Qu’est ce que la spiritualité? C’est la vie de l’esprit. Et les athées auraient-ils moins d’esprit que les autres? Et si on oppose à cette définition que les maths ou les mots-croisés sont aussi une vue de l’esprit, alors on peut étendre la définition: la spiritualité c’est la vie de l’esprit en général, mais dans son rapport à l’infini, à l’éternité, à l’absolu.

AJ:
A quoi conduit le progrès? On est à l’heure de la technologie et de la science, mais on n’a jamais vu autant de personnes dormir dehors. Où est la place du faible dans cette société qui se targue de compétences? Quel est le signal d’alarme? La vie spirituelle, c’est de renoncer à la réification de quiconque. Aujourd’hui, quand on arrive à l’hôtel, on ne se demande plus « qui a fait le lit », ou « qui a fait à manger », mais « quel est le code wifi »? L’achat d’un téléphone portable définit désormais le mode de relation aux autres: la technique impact nos relations aux autres, notre art de vivre.

Dans notre société hyper performante, il y a de plus en plus de monde sur la touche. Les personnes différentes sont tout aussi demandeuses de savoirs. Sur la question des « Fake news », de la rumeur, il faut avoir en tête que dans le relation à l’autre, on est souvent sur le mode du moi. Il faut oser la suspension du moi, pour essayer de comprendre le mystère de l’être humain. C’est un enjeu d’éducation.

BdS:
Le risque, c’est que l’espèce d’hyper individualisme auquel la machine peut nous conduire, nous amène à une armée de paranoïaques. Comment peut-on rencontrer l’autre? La société ne cherche qu’à susciter le repli sur soi, pour que nous soyons autonomes. La technologie est une sorte de recherche absolue de l’autonomie; Si l’autonomie conduit à l’individualisme, nous nous déshumanisons. Prenons l’exemple des migrants. Là où les migrants sont, les gens qui y habitent vont à leur rencontre, et cela permet de mettre un terme à la peur. On peut se faire peur sur les écrans (d’ordinateur ou de tv), mais c’est la rencontre qui fait baisser cette peur.

ACS:
Quel est le rôle de la science? C’est d’apporter des connaissances, y compris grâce à internet. Rien ne nous oblige à aller sur les sites les plus bêtes, il faut renvoyer les gens à leurs responsabilités individuelles. Il faut aussi distinguer sciences et techniques: ce sont les techniques qui nous prennent du temps. Si on ne s’occupe que de technique, on ne s’occupe que de moyens, alors que ce qui donne du sens à nos vies, ce ne sont pas les moyens, mais les buts. Sans but, on aboutit au nihilisme (à quoi bon?). Ce nihilisme là est l’un des deux dangers principaux auxquels nous sommes confrontés, le second étant le fantasme. Et si on n’a rien à opposer au nihilisme que le fanatisme, c’est un plus grand danger encore, car le fanatisme gagnera. Il faut rappeler aux gens leurs propres responsabilités, y compris sur les RS, en produisant des vérités, et les sciences ont un rôle à tenir.

Le déclin des études théologiques est un des problèmes de notre temps. On s’est construit un christianisme pépère, où tout le monde va au paradis: les modernes se sont débarrassés à l’enfer. Cela pose problème. Qu’est ce qui est le plus rassurant? D’être possiblement damné puis sauvé, ou bien qu’il n’y a rien après la mort et quels vie est d’autant plus précieuse que c‘est la seule? C’est ce que dit Montaigne: aimer la vie, c’est l’aimer comme elle est, y compris la mort: cela comporte une dose d’angoisse. La peur de mourir fait partie du plaisir de vivre, et il ne faut donc pas totalement éradiquer l’angoisse.

Sur la religion: il vaut mieux parler de communion. Et la communion, c’est partager sans diviser. Pas possible sur un gâteau ou un bien matériel. Mais sur un concert, un match, l’amour de la patrie, alors là c’est possible. On peut aussi communier dans la vérité.

Attention à ne pas cracher sur notre époque. L’individualisme fait partie des progrès de notre époque. Le temps des massacres, des bûchers, est révolu. L’individualisme, c’est aussi tenir compte des autres, et pas qu’à soi. Il ne faut pas tomber dans le « c’était mieux avant ».

Mutations technologiques, start-up, industrie, quelle recherche pour demain ?

(débat animé par Charles Puybasset)

Jacques Lewiner:
La multiplication des acteurs n’induit pas de complexité. La complexité du système français existe, elle est là indépendamment du nombre d’acteur. La recherche française est de bonne qualité, incontestablement. Mais ce qui est contestable, c’est la transformation de la recherche économique ou industrielle. Il y a une évolution dans la manière dont la recherche se transforme dans l’industrie. Il faut faire sauter certains blocages négatifs.

Axelle Tessandier:
Par comparaison aux US? les universités américaines bénéficient de nombreux partenariats privés-publics. Les rôles de l’université dans la recherche sont assumés.

Frédéric Dardel:
En France, deux mondes cloisonnés. Aux US, ce n’est pas le cas. La multiplicité n’est pas u problématique!me.

Daniel Couturier:
La multiplication des intervenants est bénéfique.

Didier Roux:
L’innovation technologique doit avant tout répondre eà des besoins, besoins de la société ou du marché. La recherche fondamentale est tirée par la curiosité d’expliquer le monde qui nous entoure. Ce sont deux objectifs différents. Si on n’a pas compris ça, et c’est le cas de l’état, c’est contre-productif.
Le vrai enjeu, ce sont les passerelles être les deux, et non de tirer un lien de causalité entre les deux. De ce point de vue là, la start-up est un court-circuit merveilleux, car il permet à des personnes venant de laboratoires universitaires à travailler sur des projets qui répondent aux besoins du marché. En France, on a créé de multiples structures (les IRP, etc.) censées créer des passerelles, qui créent des murs plutôt que des ponts: quand il y a trop de médecins autour du malade, le malade meurt.
L’état a un ropole, évidemment, pour aider les projets, mais cela s’arrête là.

AT:
Le premier investisseur en France, c’est la BPI. Pole Emploi aussi, très probablement.
Si on regarde la Chine ou les Etats-Unis, on constate que les états aident énormément les start-up, ne serait-ce qu’on dépôts de brevets.

JL:
La recherche fondamentale, c’est la recherche de la compréhension du monde qui nous entoure. Cela remonte à l’aube de l’humanité: depuis toujours, l’homme a été curieux. La curiosité humaine a été le moteur de la recherche. La recherche aujourd’hui est dans la continuité de cette curiosité, notamment en médecine. Le progrès scientifique était piloté par la curiosité, exclusivement.
Pour Didier Roux, l’innovation est tirée par le marché par besoin. Ce n’est pas toujours le ca. L’innovation arrive aussi par curiosité. Le chercheur se demande: à quoi cela peut-il servir. Dans certains cas on ne trouve pas d’application.
L’innovation qui vient de la recherche est, par définition, disruptive. En entreprise, on a besoin de l’innovation incrémentale. Mais l’innovation disruptive est celle qui permet une révolution, celle qui permet des croissances phénoménales. Cela marche bien dans les pays où il n’y a ni barrières, ni réglementations entre les entreprises et les universités, comme le UK, israel, etc. En France, ça n’était pas le cas: pendant des années on n’a pas pu avoir de chercheur dans un conseil d’administration (loi d’Aubert-Allègre). Encore aujourd’hui, un chercheur qui fait une déclaration d’invention à son employeur, doit attendre entre 3 mois et 3 ans pour savoir si son établissement est prêt à déposer un brevet.

DR:
Est-ce que les GAFA seront les seuls à profiter de l’eldorado des data? Mais non, il faut arrêter avec ces phantasmes. Le vrai problème des GAFA, ce n’est pas les GAFA, c’est la situation de monopole. La première loi antitrust (1894) avait pour but de lutter contre les monopoles, mais bien évidemment, ça n’a pas tuer l’industrie.
Mais les choses ont changé depuis 1894: avec la mondialisation, la loi d’un seul pays ne suffit pas. Ces lois anti monopoles doivent être mondiales, et c’est l’une des faiblesses de l’Europe, de ne pas pouvoir répondre comme un seul état, mais comme somme de plusieurs petits états.

FD:
L’IA et la datation ne résoudront pas tous les problèmes. On a beau collecter des tonnes de data, les croiser, etc. … mais un médicament, c’est d’abord une molécule, et donc il faudra un chimiste. C’st vrai que la donnée a une valeur, et qu’il faudra faire attention à son appropriation, mais il reste des secteurs très importants, qui continueront à fonctionner comme ça.
Quel sera le rôle du médecin si le diagnostic est fait par une IA et l’injection par un robot? Il restera plein de travail dans la coordination des équipes et des savoirs.

AT:
Il y a une dimension psychologique qu’il ne faut pas occulter. On beau construire des véhicules autonomes, peu de gens sont prêts à rentrer dans un avion sans pilote. La Silicon Valley n’a pas le monopole de l’avenir.
Quand les bouleversements extérieurs vont plus vite que les bouleversements intérieurs, c’est le début du cauchemar. l’éthique est indispensable: même Stanford et Harvard s’y mettent et ont ajouté cette matière à leurs enseignements. A terme, on aura même des « Ethic Officer » dans les entreprises, pour déterminer les choix à faire, les décisions à prendre.

DC:
Il n’y a pas de règle éthique: l’éthique, c’est l’art de faire le bon choix. Dans certains domaines, la décision individuelle ne suffit pas, et il est nécessaire de réfléchir à plusieurs. Mais là où la loi apparaît, l’éthique disparaît.

DR:
Un bon exemple, c’est la vaccination. La vaccination, c’est un risque très faible sur l’individu pour un bénéfice énorme pour la collectivité. En France, il y a un déficit d’explications sur le risque très faible. On est arrivé à une situation où désormais, il faut une loi pour obliger les gens à se faire vacciner. Quand on met une loi pour remplacer, c’est que l’éthique ne marche pas.

AT:
Sur ce sujet là, il y a aussi un problème de défiance vis à vis de certains acteurs, notamment les laboratoires, qui ne relève pas de l’éthique.

AT:
Y a-t-il des invasions au niveau des ressources humaines ou du management, aussi imparables que les innovation technologiques? Google s’est posée la question, est au bout d’un an de recherche, ils ont trouvé que l’équipe parfaite, c’est l’équipe la plus gentille.

DF:
L’humain il est partout. Les plus grandes innovations, elles ne sont pas que techniques: le digital a changé les business model, et ça a été le plus disruptif là où la chaîne de valeur ne servait pas correctement l’utilisateur, le client: les taxis et les hôtels. Les plateformes de réservation d’hôtels ou de taxis ne possèdent ni taxi, ni hôtel, mais possèdent le client, ce qui est profondément humain – organisationnel – et non technologique.

JL:
l’humain intervient même au niveau technologique. Le développement d’Apple, c’est parce qu’il sont compris que l’interface est essentielle: c’est la partie de l’objet ou du process qui d’un coté travaille avec la machine, et de l’autre travaille avec l’humain. Les produits Apple intégraient une facilité d’usage qui leur a permis de balayer le marché. es autres acteurs traditionnels n’avaient pas perçu l’importance des interfaces, des usages, des interactions avec les humains.

Les ingénieurs sont-ils les mieux placés pour s’intéresser à ces sujets? A PSL, les beaux-arts, les designers, travaillent avec les ingénieurs au sein des laboratoires de recherche.

FD:
Les chercheurs doivent savoir sortir de leurs disciplines. Il faut mettre autour d’un même endroit, et pas uniquement dans des colloques, des gens aux compétences différentes qu travaillent au même endroit. L’interaction entre designers et ingénieurs n’est pas la seul qu’il faille promouvoir.

DR:
Les qualités du chercheur de demain? Pas très différentes de celles du chercheur d’aujourd’hui. Le monde de la recherche a été l’un des premiers mondes connectés, tant au niveau de l’email que d’internet. Les chercheurs ont l’habitude d’être connectés. Mais c’est aussi assez individualiste.

FD:
Dans le secteur de la biologie, les choses ont énormément changé. Le décodage du génome a bousculé les modes de travail. « Data is not information, information is not knowledge, knowledge is not understanding ». La curiosité, l’esprit critique, restent fondamentaux.

JL:
Le chercheur est un explorateur, à la frontière du connu et de l’inconnu. Cela peut le mener vers des choses extraordinaires, ou vers un désert, il n’en sait rien, mais c’est sa passion.

DR:
La motivation du chercheur, ce n’est ni le salaire, ni la reconnaissance sociale, ni la reconnaissance de ses pairs: c’est la curiosité, l’envie de comprendre, l’impression de comprendre pour a première fois ce que personne n’avait auparavant compris.

JL:
Les gens qui exploitent un brevet ne sont pas tenus par le prix de vente à la concurrence, mais par le prix de vente que le consommateur final accepte. Sans brevet, on est pris dans une spirale infernale, celle du prix. Le brevet est une juste rétribution des sacrifices réalisés par celui qui a découvert la technologie pour la première fois. Toutes les sociétés ont compris que celui qui a pris des risques doivent pouvoir récupérer, en cas de succès, les risques qu’il a pris.

DR:
Dans certains domaines, et c’est le cas du digital, le brevet est moins intéressant, parce que les technologies bougent rapidement, et que la durée de 20 ans est trop longue. Il existe des domaines où les innovations technologiques vont tellement vite, que le brevet n’offre plus d’intérêt: c’est pour cela qu’ils ouvrent leurs technologies, pour bénéficier des innovations des autres. C’est d’autant plus intéressant quand on est en situation de monopole. C’est le cas, par exemple, de Facebook.

JL:
Les systèmes ouverts présentent l’énorme avantage que des communautés de personnes contribuent à son amélioration. Dans le cas d’un nouveau médicament, par exemple, on brevette une nouvelle molécule à sa découverte: mais les tests sur animal, puis sur humain, coutent cher, et peut prendre plus de dix ans, sans assurance de succès. Dans ces cas là, on peut autoriser des extensions de verset. Est-ce éthique que des gens meurent alors qu’ils pourraient être sauvés? Bien évidemment, cela ne l’est pas. Mais est-ce au laboratoire qui a innové d’assurer ce service éthique, ou est-ce à la collectivité de reconnaître les risques pris, et d’assumer le prix?

Qu’est ce qui se passera quand un robot aura fait une invention? Qui sera détenteur du brevet?

DR:
L’arrivée des GAFA en France, qui investissent sur l’IA? risque d’assécher les organismes de recherche, qui vont attirer les chercheurs français, qui ont un excellent niveau, vers leurs propres intérêts. La fiscalité intéressante (crédit d’impôt recherche) crée un double inconvénient. L’état français n’est pas conscient des conséquences de ce qui va se passer.

Répétition des conflits et des guerres: pourquoi l’homme perd-il la mémoire?

(débat animé par Albéric de Gouville)

Bernard Cazeneuve:
Le terme de guerre a très souvent été débattu, parce que ceux qui l’ont utilisé, s’étaient vus reprocher d’invoquer des termes belliqueux qui empêcherait l’unité nationale. La France n’a déclaré la guerre a personne: mais ce sont les éléments extérieurs qui la lui ont déclaré. Les attentats de 2015 et 2016 montrent bien que c’est bien une guerre qui s’et déclarée. Dans la lutte contre le terrorisme, il ne faut pas utiliser de mots qui puisse exacerber les tensions, mais il faut aussi utiliser les mots qui expriment clairement la situation dans laquelle on évolue. Tuer un prêtre, c’est déclarer une forme de guerre à ce qui nous unit les uns les autres. Lorsque nous engageons des actions sur des territoires extérieurs pour éviter que les ordres soient transmis depuis l’étranger, c’est bien aussi une forme de guerre.

Il ne faut pas non plus réduire la lutte contre le terrorisme à la gestion des fichiers ’S’. Lutter contre le terrorisme, c’est donner aux services de police et de renseignement les moyens d’accomplir leur mission. Cela s’est concrétisé, par exemple, par la création de 9000 emplois. La loi sur le renseignement a permis de déployer des technologies de surveillance, sous contrôle administratif. C’est aussi une action importante au niveau de l’Union Européenne pour que les ressortissantes européennes soient contrôlés au moment où ils réintègrent l’espace européen. Et puis il y a eu l’augmentation de la vigilance vers les fichés ’S’; C’est un sujet sensible: il est hors de question de mettre tous les fichiers ’S’ en détention – ce ne serait plus un état de droit. L’état de droit ne peut ps renoncer à ses principes constitutionnels.
Tout cela a un coût, c’est vrai.

Les nouveaux attentats montrent-ils que la France avait commencé à oublier? Non, la France avait commencé à oublier avant même que les attentats de 2015 n’aient lieu. La violence des propos sur internet, de l’antisémitisme notamment, existait déjà. On avait déjà oublié ce que le racisme pouvait provoquer de blessures insurmontables chez nos concitoyens. La pensée politique est devenue, de plus en plus a-historique. Les politiques veulent tellement incarner la modernité, qu’ils finissent par oublier les grands courants de pensée dont ils sont, parfois, malgré eux ,sans qu’ils le sachent, les meilleurs représentants.
Quand on peut encore assassiner une veille dame de 80 ans, simplement parce qu’elle est juive (Mireille Knoll), il y a urgence pour tous ceux qui portent une parole politique de faire en sorte que cette mémoire puisse être retrouvée.

Boris Cyrulnik:
La résilience peut-elle s’appliquer à une société tout entière? Après un traumatisme, soit on reste hébété, soit on cherche à enclencher un processus de résilience. Ce qui est plus difficile, c’est de découvrir les facteurs qui favorisent la résilience: il y a des facteurs sociaux, familiaux, parfois même géologiques, comme après un incendie.

Il y a deux dangers: le premier, ne pas avoir de mémoire; le second, c’est d’avoir trop de mémoire. Chercher à résoudre des problèmes il y a plusieurs milliers d’années, c’est aussi problématique. Le terrorisme n’apparaît pas dans n’importe quelle condition, il est récurrent; Michelet dit: « c’est dans les déserts de sens que naissent les sorcières ». Quand il y a une déficience culturelle, les sorcières prennent la parole, et on déclenche la canalisation. Au Proche-Orient, on voit même se développer des dessins animés dont le but et de fanatiser les enfants.
Les sorcières ont pris la parole en Russie, en France, au Proche-Orient, en Amérique du Sud, dans beaucoup d’endroits en fait.

Comment fait-on taire une sorcière? Par la rencontre, la découverte de l’autre. Le fanatisme permet le crime sans culpabilité. La connaissance de l’autre permet de développer cette culpabilité absente. Il y a toujours eu des hommes – plus que de femmes d’ailleurs – qu mise laissent fanatiser. Si on n’a pas de représentation de l’autre, il n’y a pas de crime. Ce n’est pa sun crime d’écraser un cafard, n’est-ce pas?

Il y a un processus de désulfuration qui consiste à ne représenter que son propre discours, que sa propre vérité. La vérité commence avec deux. Dès l’instant où il n’y a qu’un, il y a risque de langage totalitaire. Le désaccord nécessite une découverte réciproque.

Chantal Delsol:
Il ne faudrait pas diviser le monde entre les sorcières et les autres: ce n’est pas si simple. Qui sont les sorcières? Le génocide est un concept créé par un colonel Ukrainien. C’est une extermination physique, mais aussi celle de la culture, du droit, de l’histoire de la population concernée.
D’où viennent les guerres et les conflits? De l’exacerbation des particularités. La mémoire ne suffit probablement pas.
Les guerres viennent de la diversité. Et on ne peut pas supprimer la diversité. Ceux qui jettent des bombes en France ont d’autres systèmes de valeurs: leurs actes sont détestables, mais leur individualité est respectable. Nous sommes divers, et il faut l’accepter.

Darline Cothière:
Les journalistes qui viennent rejoindre la Maison des journalistes sont des personnes qui n’avait pas choisi lexie, mais qui ont dû tout quitter parce qu’ils ont abordé des sujets interdits dans des régimes totalitaires. Ces journalistes, quand ils ont eu à traiter des attentats terroristes en France, ont vécu un double traumatisme: en plus du choc que cela représentait, c’était la résurgence des conditions de vie qu’ils avaient fui, pour certains, en Syrie ou ailleurs. Une journaliste qui avait filmé des djihadistes en caméra cachée, poursuivie par Daech dans son pays, arrive à trouver la force de continuer à témoigner. Le témoignage est un lieu d’entretien de la mémoire.
Il faut aussi considérer la mémoire vis à vis de l’individu. Le traumatisme peut être collectif, il est souvent d’abord individuel.

Antoine Leiris:
Trois ans après, il continue assez peut de témoigner. Il est le seul représentant de la société civile, face aux autres invités, qui sont plus des personnalités investies dans la vie publique. Mais il s’appuie sur ceux qui sont capables de transformer son émotion en idées. Il faut une part d’oubli, mais un oubli qui se fait dans la construction d‘un savoir. Ne rester que dans l’émotion, que dans les commémorations, se serait dangereux.
Le spectacle tiré de son récit, il est parti le voir un peu forcé, sans rester jusqu’au bout. Les gens dans la salle étaient visiblement émus. Mais ils doivent se plonger dans d’autres livres, d’autres textes pour aller plus loin.

Delphine Horvilleur:
Poser la question de la répétition des conflits, c’est poser la question du bégaiement de l’histoire. L’angoisse et l’anxiété suggèrent l’inverse: ce qu ose passe aujourd’hui, ce n’est pas pareil. Il y aurait, comme dirait Freud, une « angoisse inquiétante », comme dans les films où la sorcière ressemble à la maman. On utilise des mots anciens pour qualifier des faits nouveaux (néo-fascistes, néo-nazis, néo-xxx), comme s’il y avait une défaillance de mots, de langage. Or quand on parle de bégaiement, on pense immédiatement à Moïse. Moïse ne bégaie pas vraiment, mais le texte dit qu’il a la langue lourde: il est naturellement polyglotte. Il a une culture multiple, et donc il est capable d’opérer un processus de transition. Il incarne le liant, la liaison entre des peuples opposés.
Beaucoup disent que c’était mieux avant, mais c’est le discours des fondamentalistes, des fanatiques. D’autres veulent faire table rase du passé, tout oublier. Ces deux faces opposées d’une même médaille cachent une défaillance du langage.
Le dialogue inter religieux, ne soyons pas naïf, ne renforce pas toujours les liens, il peut aussi provoquer une certaine tension. « Nous sommes d’accord, nous n’avons rien à nous dire », illustre ainsi Joann Sfar dans une de ses BD.
Le seul dialogue inter religieux qui a un sens, c’est cela qui prend le contrepied de cela, c’est celui qui accepte de s’altérer. Altérer, ce n’est pas abîmer, c’est changer par l’autre, grâce à l’autre. Nos traditions sont ce qu’elles sont parce qu’elles ont été elles-mêmes altérées par le passé: mais le reconnaître, cela coûte, et peu de représentants religieux l’acceptent: c’est plus facile de revendiquer la pureté du fondamentalisme.
Dans le dialogue inter religieux, il faut aussi se poser la question de qui parle, et au nom de qui il s’exprime. DH fait partie des voix plus progressistes, et la question de la légitimité lui est souvent posée. Mais cette question, on ne la pose pas à des gens plus barbus qu’elle, et cela devient barbant.

BCe:
Nos sociétés n’ont jamais autant communiqué, et pourtant on constate une résurgence des nationalismes; Pourquoi? Nous sommes dans un processus de globalisation et d’acculturation, d’uniformisation, de perte des repères. L’universalisme trouve sa meilleure manifestation dans l’onomatopée numérique. Au sentiment d’effacement, les populismes apportent une réponse simplistes, mais qui touche facilement ses cibles.
Sur le terrorisme, il n’y a aucune chance de lutter contre le terrorisme si on n’implique pas l’Europe. Et pourtant, des gouvernements populistes s’établissent aux frontières de l’Europe est instrumentaient la lutte contre le terrorisme.

Back:
Le processus de résilience peut-il être insufflé auprès de toute une nation? Oui, on s’est posé la question en ces termes. Communication n’est pas relation. Pour la résilience, il faut se connaître. La réaction de défense en cas de surpopulation, c’est la formation d’un clan, et là se fabrique une morale perverse. Les enfants qui s’intègrent le mieux, sont ceux qui émigrent avec leurs parents. Il y a deux facteurs de résilience: s’ils avaient acquis une petite confiance en soi, c’est un facteur de succès; l’apprentissage de deux langues ont également une très forte probabilité d’apprendre la langue et la culture du pays d’accueil.
Les artistes jouent également un grand rôle: les films, les poètes, les romans, les gens de théâtres, nous aident à représenter l’autre.

AL:
Quand on écoute Boris Cyrulnik, on se dit que tout va bien aller; Mais c’est plus compliqué dans les faits. La cohésion sociale fait partie des mécaniques qui permettent de réduire les facteurs de perte, comme vu sur la catastrophe de Fukushima. Mais pour développer la cohésion sociale, ce n’est pas si facile. Les outils n’existent pas encore. Il y a des catastrophes contre lesquelles on ne peut pas tout. Et quand on dit catastrophe, il y a attentat, mais aussi canicule, catastrophe naturelle, etc. et même stress chronique.

CD:
Il ne faut pas faire la paix à n’importe quel prix. Nous avons une certain nombre de valeurs à défendre. La paix ne doit pas être mise au-dessus de tout.

AL:
La part d’internet ne doit pas être négligée. Un espace public sans mémoire, c’est un espace public sans citoyenneté.

Enfin, voici quelques perles notées pendant les conférences:

« Je préfère les questions qui n’ont pas de réponses, aux réponses auxquelles on ne peut pas poser de questions » (Richard Feynman)
« Il faut suivre sa pente, mais en la remontant » (André Gide)
« Le tweet, c’est l’usage de la phrase brève au service des idées courtes » (Bernard Cazeneuve)

Cet article vous a plu? Partagez-le!

A propos de Herve Kabla

Hervé Kabla, président de Else & Bang, cofondateur de The Daily Finance et de la série des livres expliqués à mon boss avec Yann Gourvennec.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*